Le samedi 18 avril 2026, Youssou N’Dour a amené Le Super Étoile de Dakar au Forum de Liège, officiellement dans le cadre de la tournée européenne accompagnant son dernier album, ‘Éclairer le Monde’. Que ce serait en réalité tout autre chose était évident avant même l’ouverture des portes.
Le Forum, en soi, est une salle qui porte sa propre histoire. Joyau Art déco de la rue Pont d’Avroy, dessiné en 1922 par l’architecte Jean Lejaer, il est surnommé par les Liégeois, non sans fierté, l’Olympia de Liège, et il est inscrit au patrimoine exceptionnel de la Région wallonne. Jacques Brel, Édith Piaf, Louis Armstrong, Ray Charles, Miles Davis et Ella Fitzgerald y ont joué. Ce soir-là s’y ajoutait la voix vivante la plus vénérée du continent africain. Cela aurait suffi à porter un concert. Mais qui arrivait à l’heure comprenait vite que le public, lui, n’avait aucune intention de laisser cette soirée passer comme un simple concert de promotion.
Car il s’agissait, en tout sauf l’annonce officielle, d’une mini-édition du légendaire ‘Grand Bal de Youssou N’Dour’, qui tient depuis des décennies lieu de pèlerinage annuel à Dakar. Que cette édition se tienne précisément à Liège fut, pour qui n’avait pas la communauté sénégalaise du Benelux sur son radar, une petite révélation. De France, d’Allemagne, du Luxembourg, de Belgique et des Pays-Bas, la diaspora s’était rendue à Liège pour voir en chair et en os le Sénégalais sans conteste le plus populaire de tous les temps. Des familles entières avaient pris la route pour cette seule soirée.
Avant même qu’une cymbale n’ait été effleurée, Le Forum n’était plus qu’un hall de retrouvailles bruyantes. Des amis qui ne s’étaient plus vus depuis des années se tombaient dans les bras. On s’embrassait, on se serrait, on riait, on répétait parfois un prénom à voix basse comme si la reconnaissance elle-même était inouïe. Entre-temps, de nouvelles conversations se nouaient : quelqu’un de Rotterdam qui rencontrait son voisin de table de Strasbourg, des enfants qui parlaient wolof avec d’autres enfants, des parents qui se montraient des photos sur leurs téléphones. La soirée n’était pas encore en musique, mais elle était déjà debout. Ce rassemblement est en soi l’un des plus grands effets d’un concert de Youssou N’Dour : il réunit les familles et les vieilles amitiés, et en forge en même temps de nouvelles. Il y avait dans l’air quelque chose que l’on peut, sans pathos, qualifier de magique, et qui n’allait plus disparaître.
La première partie avait plus l’allure d’un play-back dans une MJC de sous-préfecture que d’une mise en bouche pour une salle de deux mille personnes. Trois garçons sont d’abord montés sur scène comme s’ils venaient d’être recrutés dans la rue : Panache Culture. Sur le papier, et sur leur site soigné, ce nom désigne une vraie formation belge de reggae-afrobeat, avec un tribute complet à Bob Marley à son répertoire. Ce qui parut sur la scène du Forum, c’étaient trois amis quelque peu fatigués qui chantaient sur bande quelques titres où Marley était imité avec tant de fidélité que par moments cela ressemblait à une soirée karaoké. Le public trouva tout cela très bien et tapa gentiment des mains. Ensuite arriva Paco Diatta, vêtu en pimp dakarois dans une veste blanche drapée d’un drapeau sénégalais, lui aussi sur bande, occupé surtout à faire monter la salle. Lui aussi passa tout seul. Là encore : tout le monde content. L’ensemble en disait davantage sur la patience et la bienveillance du public que sur la sévérité de la programmation.
Les lumières s’éteignirent, et dans les secondes qui suivirent, la tension monta dans Le Forum comme trois mois plus tôt à Rabat, avant la finale de la Coupe d’Afrique des Nations que le Sénégal avait gagnée. Le Super Étoile de Dakar surgit d’un seul bloc : tamas, sabars, guitares, claviers, cuivres, chœurs, chacun à son poste. Et puis il apparut. Cette démarche calme qui ne s’imite pas, un bref geste vers la salle, et cette voix qui depuis quarante ans se tient à une hauteur où personne ne le suit.
Après quoi Youssou N’Dour fit ce que seul Youssou sait faire. Il ouvrit le concert par ‘7 Seconds’. Son plus grand tube international, qui pendant des mois en 1994 domina la radio dans toute l’Europe de l’Ouest et plaça son nom aux oreilles de centaines de millions. Là où la plupart des artistes réservent ce feu d’artifice pour le rappel, Youssou le place d’emblée en ouverture. C’est une manœuvre presque désinvolte au but clair : qui est venu ici seulement pour ce titre-là a obtenu immédiatement ce qu’il voulait ; qui est venu pour Youssou sait que le vrai travail ne commence que maintenant. Dégagé, et en route. La partie que Neneh Cherry chantait sur la version studio, et que Dido reprit plus tard en 2005 au Live 8 à Paris, fut ici interprétée avec brio par la chanteuse du Super Étoile, qui posa la mélodie pile là où elle devait être. Le message était passé. Tout le monde était à son poste.
En une minute la salle était debout sur les sièges. Le Forum était usé avant même que le match ait vraiment commencé.
Après cette ouverture, la machine mbalax monta les rapports un par un. ‘Immigrés/Bitim Rew’, titre phare de l’album de 1984 qui avait mis Peter Gabriel sur les traces de Youssou, ouvrit véritablement la salle. C’est l’hymne de la diaspora, écrit comme une lettre-à-la-maison par un immigré sénégalais à Paris, et l’étrange est le suivant : des gens qui en 1984 n’étaient même pas nés le chantaient ici mot pour mot. En une minute, les gradins n’étaient plus qu’une masse dansante et tourbillonnante de sabar. C’est pour cela que ces gens étaient venus. Fierté sénégalaise, non comme abstraction, mais comme mouvement de corps partant ensemble du même côté, dans une salle à Liège.
Sur scène, la vieille garde riait. Mbaye Dièye Faye, déjà derrière la section percussions depuis les premières cassettes du Super Étoile, et le grand maître Assane Thiam devant lui à la tama. Ils l’ont fait mille fois et, sous la direction du Roi du Mbalax, savent diriger une salle à la milliseconde près. Youssou laissait régulièrement à Mbaye Dièye Faye les commandes : pendant qu’il reprenait son souffle, Mbaye Dièye Faye faisait monter des danseurs du public, lançait la section sabar par-dessus et rendait la salle à son roi. Public et orchestre ne formaient qu’un seul organisme. Personne, dans Le Forum, à cette heure-là, n’était malheureux.
Ensuite, cela partait dans tous les sens. ‘Li Ma Weesu’, où Youssou regarde son propre passé comme dans un miroir. ‘Liggeey’. Et ‘Birima’, avec cette intro envoûtante que Jimi Mbaye avait écrite lui-même pour ce morceau, et qui depuis 2000 est l’une des ouvertures les plus reconnaissables de la musique sénégalaise. Jimi Mbaye, guitariste de Youssou pendant quarante ans, est mort en février 2025. Habib Faye, le bassiste qui avait façonné les harmonies du Super Étoile, l’avait précédé en 2018. Le règne du mbalax continue, même sans ses héros tombés. Ce n’est pas un hasard si le nouvel album comprend ‘Jimi Mbaye Dogo (Hommage du Super Étoile de Dakar)’ ; qui écoutait ce soir-là avec attention entendait dans presque chaque solo quelque chose qui rappelait l’un ou l’autre.
Puis vint ‘Senegal Rekk’, et la salle renvoya, ligne par ligne, ce qui fut le grand chant commun de la soirée. C’est là aussi qu’apparut le motif que Mbaye Dièye Faye et Youssou firent revenir comme un refrain toute la nuit : ‘les champions d’Afrique’. La diaspora le criait. Ce que la commission d’appel de la Confédération africaine de football avait rectifié sur papier en mars était, ici, parmi 2000 personnes qui reprenaient en wolof, tout simplement balayé. La finale de Rabat avait été gagnée sur le terrain, et la salle s’en tenait à cela. Ce fut le running gag de la soirée, joué entre l’orchestre et le public comme un aparté auquel chacun était invité. Sur ‘Telepathie’, on descendit d’un cran encore plus profond. Ce ne sont pas des chansons qu’un public connaît. Ce sont des chansons par lesquelles un public se reconnaît : qui était là n’était pas face à un artiste, il était à l’intérieur d’un récit collectif qui se déroulait à chaque mesure. L’énergie était presque littéralement palpable, électrique contre les murs Art déco. Des gens pendaient aux lampes et dansaient sur le balcon centenaire qui avait jadis soutenu Jacques Brel et Ella Fitzgerald, et qui à présent reprenait le sabar comme s’il l’avait toujours fait.
Un Grand Bal n’est pas un Grand Bal sans surprises. À mi-soirée, Youssou fit monter Moustapha Diakhaté sur scène : le combattant de MMA sénégalais-belge de 24 ans qui huit jours plus tôt, le 10 avril 2026, à l’Adidas Arena de Paris, avait conquis le titre mondial ARES des poids mi-lourds en battant son compatriote Paulin Begai par décision unanime sur cinq rounds. Le “Baay Fall” vint, ceinture nouée à la taille, saluer le public. De tels croisements improvisés entre sport de haut niveau et musique de haut niveau, on n’en voit qu’en concert de Youssou N’Dour. Vers la fin de la soirée, une autre surprise : Soda Bousso Seck, un nom qui en Europe ne résonne guère mais qui, à Dakar, n’est pas petit. Vingt ans de carrière comme chanteuse, danseuse et percussionniste, et, selon ses propres mots, première femme sénégalaise à avoir joué du tam-tam sur les Champs-Élysées. Dans le milieu du sabar, les tambours sont traditionnellement affaire d’hommes, la danse affaire de femmes, et Soda Bousso a simplement écarté cette frontière. Elle chanta et partagea la scène à Liège avec Youssou comme elle l’avait fait avant 2021 avec Thione Seck. Tandis que les deux voix glissaient dans les phrases l’une de l’autre, des Sénégalais dans le public lui lançaient des billets en euros, exactement comme cela se pratique depuis des décennies au Théâtre Sorano de Dakar.
Pour la dernière note, Youssou avait encore une chose à donner, et tout le monde dans Le Forum savait laquelle. ‘I Love You’, de l’album ‘Africa Rekk’ de 2016, qu’il garde traditionnellement pour le moment où la salle entière doit se calmer pour respirer ensemble. Plus de grand bal, plus de tempête de percussions, seulement cette voix et ces trois mots adressés directement à son peuple. Sa famille. Ses fans. Sa base. Voilà pourquoi il jouit au Sénégal depuis plus de quarante ans d’un statut plus proche d’une figure divine que d’une simple pop star : non parce qu’il se place au-dessus de son public, mais parce qu’à chaque concert, comme ce soir à Liège, il signifie lui-même que sans ce public il n’est rien. Il chante ces trois mots vers eux comme si c’était la première fois qu’il les prononçait. Et la salle les lui renvoie, comme toujours.
Celui qui sortit du Forum peu avant minuit ne sortait pas d’un concert. Il sortait d’un espace qui, pendant quelques heures, avait été Le Thiossane : la boîte de nuit du quartier Sicap à Dakar, que Youssou avait achetée dans sa vingtaine et qu’il possède encore aujourd’hui. Là-bas, chaque vendredi et chaque samedi soir où il n’est pas en tournée, voilà ce qui se joue. Le Super Étoile jusque bien après deux heures du matin, des danseurs de sabar qui percent la musique, des gens tirés du public sur la scène, des francs CFA qui volent dans l’air. Le Thiossane est, pour qui veut jouer avec le Roi du Mbalax, l’école la plus dure qui existe. Assane Thiam y est depuis 1979, Mbaye Dièye Faye depuis le début des années 80. Les plus jeunes musiciens qui les entourent aujourd’hui y ont gagné, nuit après nuit, le droit d’être à ce niveau auprès de Youssou lui-même. Qui n’y tient pas un samedi n’y est plus la semaine suivante. Et qui fait le voyage de cette boîte à Sicap vers une salle Art déco de la rue Pont d’Avroy porte ce travail visiblement avec lui. C’est ce que Le Forum a vu le 18 avril : l’aboutissement d’un travail quotidien, livré avec l’aisance de celui qui l’a déjà fait dix mille fois.
Le 1er octobre de cette année, Youssou N’Dour aura 67 ans. Ce soir-là à Liège, si on fermait les yeux, il sonnait encore exactement comme le garçon qui, en 1979, montait pour la première fois sur scène avec Le Super Étoile. Qu’il atteigne les cent ans. Alors, et alors seulement, nous écrirons toute son histoire.
Photo (c) Eric van Nieuwland
