Il existe des disques qui résument une époque sans même le savoir. “A Lover’s Holiday” de Change est l’un d’eux. Sorti au printemps 1980, au moment précis où le disco commençait lentement à s’effacer et où le monde ignorait encore ce qui allait lui succéder, ce single s’est imposé comme une synthèse parfaite de deux univers : le savoir-faire européen raffiné en matière de production et la chaleur soul de New York. Le titre sonnait à la fois familier et nouveau, conçu pour les pistes de danse mais musicalement riche, et il allait finalement s’imposer comme l’un des morceaux dance les plus déterminants de son époque.
Change
L’histoire de Change ne commence pas en Amérique, mais à Bologne, en Italie, au cœur de la région Émilie-Romagne. C’est là, dans la seconde moitié des années soixante-dix, que fut forgée la collaboration qui allait poser les bases de l’un des sons les plus originaux du début des années quatre-vingt.
À l’origine se trouvait Jacques Fred Petrus, né le 22 février 1948 en Guadeloupe, un archipel des Caraïbes qui fait partie de l’Union européenne en tant que territoire français d’outre-mer. Adolescent, il travaillait comme mécanicien sur un cargo, mais son cœur appartenait au rhythm and blues et à la soul. Après des années passées à mixer dans des clubs parisiens, il s’installa à Milan au début des années soixante-dix, où il apprit à connaître la scène des clubs de l’intérieur. À Bologne, il rencontra le jeune étudiant en musique Mauro Malavasi, pianiste et arrangeur formé au conservatoire de Bologne. Ensemble, ils fondèrent Goody Music Productions, une société de production dotée d’un studio à Bologne et de grandes ambitions.
Leur méthode était réfléchie et ingénieuse. Les enregistrements instrumentaux étaient réalisés aux studios Fonoprint de Bologne, où des musiciens italiens développaient les mélodies principales, les arrangements et les pistes de base. Les bandes voyageaient ensuite jusqu’à New York, où des chanteurs de session américains enregistraient les parties vocales dans des studios de premier plan comme le Power Station. Ce modèle transatlantique permettait à Petrus et Malavasi de combiner les coûts moindres de l’infrastructure d’enregistrement italienne avec la précision rythmique et la soul des interprètes américains.
Avant Change, Petrus et Malavasi avaient déjà expérimenté avec des projets tels que Macho, Revanche et le Peter Jacques Band. À l’approche des années quatre-vingt, ils infléchirent leur trajectoire, délaissant le son disco percutant au profit d’une sonorité pop et R&B plus soul. Avec le bassiste Davide Romani et le guitariste Paolo Gianolio, ils enregistrèrent en décembre 1979 une série de grooves à Bologne, puis emportèrent les bandes à New York en quête de chanteurs. Ce qu’ils trouvèrent allait déterminer la suite de l’histoire : la chanteuse de session chevronnée Jocelyn Brown, alors aussi active comme chanteuse principale du groupe de disco Inner Life, et une voix encore largement inconnue qui attendait sa grande percée, Luther Vandross.
A Lover’s Holiday
“A Lover’s Holiday” est le premier single de Change, extrait de l’album “The Glow of Love”. Le titre a été écrit par le bassiste et compositeur Davide Romani et la parolière Tanyayette Willoughby, et enregistré instrumentalement aux studios Fonoprint de Bologne. Les enregistrements vocaux et le mixage ont ensuite eu lieu à la Power Station de New York. La production portait la signature de Jacques Fred Petrus, mais l’âme musicale du titre était l’œuvre de Romani.
Jocelyn Brown assurait le chant principal sur “A Lover’s Holiday”, entourée d’autres choristes. Luther Vandross réservait sa voix aux deux autres singles de l’album, “The Glow of Love” et “Searching”. Les paroles sont enjouées et festives, centrées sur le thème d’une rencontre romantique lors d’une soirée dansante, et s’ouvrent sur un couplet cinématographique : la description d’une ville sombre, d’une fête ennuyeuse, puis soudainement le déclic entre deux personnes qui joignent leurs mains.
Sur le plan stylistique, “A Lover’s Holiday” évoluait à la croisée du post-disco et de la soul. Les arrangements riches et superposés, la section rythmique serrée et les lignes mélodiques fluides évoquaient inévitablement Chic, le groupe new-yorkais de Nile Rodgers et Bernard Edwards qui avait si fortement marqué le paysage de la musique dance à la fin des années soixante-dix. Pourtant, Change avait sa propre signature : une retenue et un raffinement européens qui le distinguaient de son R&B plus direct qui dominait les villes américaines. Les critiques décrivaient parfois la différence comme une opposition entre la finesse européenne et l’instinct groove américain, deux approches qui se rejoignaient chez Change avec une harmonie improbable.
Sur le plan commercial, le titre fit l’effet d’une bombe sur les pistes de danse. “A Lover’s Holiday”, avec la chanson-titre “The Glow of Love” et “Searching”, réalisa un exploit unique : les trois singles se retrouvèrent simultanément en tête des hit-parades dance américains pendant neuf semaines consécutives, un record jamais égalé. Par ailleurs, “A Lover’s Holiday” atteignit la cinquième place du Billboard Hot Soul Singles, la quarantième du Hot 100, la quatorzième du British Singles Chart, la quinzième du Top 40 néerlandais et la dix-neuvième en Belgique.
Ce titre faisait ainsi partie des rares singles de production européenne à avoir trouvé un écho des deux côtés de l’Atlantique. À l’époque de Blondie, Diana Ross, The Commodores et des tout premiers hits synthétiseurs de Gary Numan et The Human League, Change se trouvait en bonne compagnie : des musiciens qui cherchaient à définir la transition du disco vers les années quatre-vingt, chacun à sa façon.
Happy Mondays
La vie des grands disques ne s’arrête pas au moment de leur sortie. C’est parfois à ce moment-là qu’elle commence vraiment, lorsqu’une nouvelle génération de musiciens découvre le groove et en fait quelque chose d’entièrement nouveau.
Dix ans après la sortie de “A Lover’s Holiday”, le titre fut repris par un groupe de Mancuniens qui abordait la piste de danse sous un angle radicalement différent. Les Happy Mondays, figures de proue du mouvement Madchester qui atteignit son apogée vers 1990, samplèrent le groove de “A Lover’s Holiday” pour leur propre titre “Holiday”, paru sur l’album “Pills ‘n’ Thrills and Bellyaches”. Ce n’est pas une reprise mais une composition entièrement originale, dans laquelle le sample sert de fondation sous le son inimitable des Mondays.
Produit par Paul Oakenfold et Steve Osborne, “Holiday” sonnait radicalement différent de l’original. Là où “A Lover’s Holiday” était joyeusement ensoleillé et léger, la version Madchester donnait au matériau une couleur plus brute et psychédélique, en accord avec la culture rave de Manchester en 1990, nourrie à l’ecstasy. La voix caractéristiquement éraillée de Shaun Ryder, les parties de guitare lourdes et la structure rythmique hypnotique transformaient le titre en une piste indie-dance planante qui semblait entièrement propre aux Mondays. Que le groove chaleureux de l’original y reste reconnaissable témoigne de la force intemporelle de la production originale.
L’album “Pills ‘n’ Thrills and Bellyaches” fut le point culminant commercial des Happy Mondays et atteignit la quatrième place dans les charts albums britanniques. Le fait que cet album contienne précisément un sample de “A Lover’s Holiday” fait du titre un lien inattendu entre le monde post-disco italo-américain de 1980 et la scène indie-dance britannique dix ans plus tard.
Les Mancuniens n’étaient pas seuls dans cette démarche. En 1999, le trio hip-hop américain Naughty by Nature construisit son single “Holiday” entièrement autour d’une version considérablement ralentie du même groove. Que deux artistes si différents, issus de deux univers musicaux et de deux décennies si différentes, aient indépendamment l’un de l’autre puisé dans le même titre, dit tout sur le pouvoir d’attraction de ce que Romani et ses collaborateurs avaient gravé sur bande à Bologne en 1979.
The Glow of Love
“A Lover’s Holiday” était le premier single, mais l’album sur lequel il paraissait était au moins aussi mémorable. “The Glow of Love”, sorti en avril 1980, était le premier album studio de l’ensemble italo-américain Change. Les trois singles de l’album atteignirent simultanément le sommet des hit-parades dance américains et y restèrent pendant neuf semaines consécutives de mai à juin 1980. L’album atteignit la vingt-neuvième place du Billboard Album Chart et la dixième du Billboard Black Albums Chart, et fut désigné par Billboard comme le meilleur album disco de 1980.
L’album reçut sept nominations aux Grammy Awards, un fait souvent oublié quand on évoque Change. Qu’un album de débuts d’un projet de studio italo-américain ait atteint le circuit des Grammy dit quelque chose sur la qualité musicale et la portée du disque.
Remarquable également était le rôle de l’album comme tremplin pour Luther Vandross. Sa voix sur la chanson-titre “The Glow of Love” et sur “Searching” attira l’attention du grand public, bien avant qu’il ne lance officiellement sa carrière solo. La chanson-titre tout en retenue que chantait Vandross devint un favori sur les radios Quiet Storm, et montrait que tout ce que Change enregistrait n’était pas uniquement destiné aux pistes de danse. Que Vandross soit devenu l’un des plus grands chanteurs de soul de sa génération est, rétrospectivement, indissociable des deux titres auxquels il contribua pour cet album.
Searching
S’il existe un titre qui illustre encore plus clairement que “A Lover’s Holiday” l’étendue musicale de Change sur cet album, c’est bien “Searching”. Extrait lui aussi de “The Glow of Love”, ce fut le troisième single du groupe et celui qui présenta peut-être le plus clairement la voix de Luther Vandross à ceux qui ne l’avaient jamais entendu auparavant.
Là où “A Lover’s Holiday” tourne autour du mouvement et d’une atmosphère festive, “Searching” est un récit émotionnel plus complexe, une supplication et une quête tout à la fois, enveloppé dans un arrangement qui ne perd rien de sa splendeur. Le titre contribua à l’exploit extraordinaire de trois singles du même album au sommet simultané des hit-parades dance américains. Au Royaume-Uni, “Searching” fut même le single le plus populaire de Change : il resta dix semaines dans les charts et atteignit la onzième place.
Le succès de “Searching” eut des répercussions au-delà de la musique elle-même. Ce fut le titre qui convainquit beaucoup que Luther Vandross était prêt pour une carrière solo. Peu après, il fit ses débuts en solo avec “Never Too Much”, le début de l’une des carrières R&B les plus impressionnantes des années quatre-vingt. Sa présence sur “The Glow of Love” n’est donc pas seulement une note de bas de page historique, mais l’un des heureux hasards les plus remarquables de l’histoire de la pop : un projet de studio qui, en sous-produit, contribua au lancement d’une légende.
Change ne s’arrêta pas à un seul album. Après le phénoménal premier disque vinrent “Miracles” en 1981, “Sharing Your Love” en 1982, “This Is Your Time” en 1983 et “Change of Heart” en 1984, dernier album pour lequel les producteurs Jimmy Jam et Terry Lewis furent engagés. Après “Miracles”, Jocelyn Brown et Luther Vandross quittèrent tous deux le groupe. Brown choisit de poursuivre son travail avec Inner Life, tandis que Vandross et Petrus ne parvinrent pas à s’entendre sur des questions contractuelles. Tous deux restèrent encore quelque temps actifs comme choristes pour le projet.
La fin tragique de l’ère originale de Change fut le meurtre de Jacques Fred Petrus au printemps 1987 en Guadeloupe. Il avait trente-neuf ans. Dans la nuit du 8 juin, Petrus fut abattu chez lui par un tireur suisse avec lequel il s’était disputé plus tôt cette nuit-là dans son propre club, L’Elysée Matignon au Gosier. Sa mort priva le monde de la musique dance de l’un de ses architectes les plus originaux et les plus énigmatiques, un homme qui avait démontré que la soul et le funk n’avaient pas besoin d’être fabriqués en Amérique pour être authentiques.
“A Lover’s Holiday” a continué de vivre tout ce temps, comme sample, comme référence et comme titre de danse. Dans le circuit vinyle, les pressages originaux en douze pouces restent des objets très recherchés. Et sur chaque piste de danse où le disque est passé, la magie opère exactement comme en 1980 : une combinaison de rythme, de chaleur et de mélodie qui fait naturellement bouger les gens.
C’est la marque d’une vraie perle. Elle ne s’use pas.
