Last Charge of the Light Horse – Year of the Horse

Vingt ans constituent une étape qui appelle à la réflexion. Pour Jean-Paul Vest, le moteur de Last Charge of the Light Horse, cette étape a coïncidé cette année avec l’Année chinoise du Cheval, une convergence difficilement plus appropriée. “Year of the Horse” est la première sortie vinyle du groupe, un double album comprenant dix-neuf titres soigneusement sélectionnés couvrant la période de 2005 à 2025. Il ne s’agit pas d’une compilation assemblée à la hâte, mais d’un récit réfléchi d’une carrière qui s’est construite en marge de l’indie rock américain jusqu’à dépasser depuis longtemps ces marges.

Vest a commencé en 2004 comme auteur-compositeur avec un sens du petit, de l’ordinaire et de l’émerveillement discret. Élevé en Alabama, fils d’un pianiste boogie-woogie et d’une enseignante française, il avait déjà vécu dans quatre États américains au début de l’adolescence et passé un an derrière le rideau de fer en Roumanie. Cette enfance nomade transparaît dans ses paroles, qui ressemblent à des cartes postales de lieux familiers mais subtilement déplacés. Le groupe a évolué au fil des années d’un trio guitare basse batterie vers un quatuor avec Bob Stander à la guitare solo, Shawn Murray à la batterie et Pemberton Roach à la basse, avec le producteur et mixeur Jim Watts comme cinquième membre discret. “Year of the Horse” paraît en vinyle dans un remaster de Dave Collins, apportant une chaleur et une cohérence que les albums individuels, étalés sur deux décennies, n’ont jamais pu offrir seuls.

Musicalement, il s’agit d’une palette variée mais cohérente. Vest n’est jamais satisfait d’un seul son trop longtemps, et cette agitation cosmopolite est sa plus grande force. Le roots rock des premiers albums comme “Getaway Car” et “Face to Face” alterne avec les arrangements plus complexes des sorties ultérieures comme “The Sand Reckoner” et “In the Wind”. On y trouve des tablas et des banjos, des clarinettes et des trompettes, des mesures inhabituelles en 5/4 et 7/4, et pourtant rien ne semble forcé. Lorsque le solo de guitare de Stander éclate à la fin de “Spoken” aux côtés des banjos des morceaux précédents, cela ne sonne pas comme une rupture mais comme une conversation naturelle entre vieux amis. La production de Watts est perceptible partout, précise, ouverte et jamais surchargée.

Les moments forts sont nombreux. “This is Where” ouvre l’album avec une ampleur cinématographique qui montre dès le départ qu’il ne s’agit pas d’un simple regroupement de chansons. “Chocolate and Cherries” montre Vest à son meilleur niveau d’écriture, avec des lignes qui s’installent et persistent. “Running My Finger Along the Scar” condense la mélancolie discrète pour laquelle le groupe est reconnu dans sa forme la plus concentrée. “Kindred Minds”, l’un des ajouts les plus récents, prouve qu’en 2024 le groupe ne repose pas uniquement sur la mémoire, le morceau est frais et énergique. Et “Choose Now”, le titre le plus cité de la période “The Sand Reckoner”, trouve sa place avec l’assurance tranquille d’un classique dès la première écoute.

Il existe aussi quelques réserves. Dix-neuf titres sur vingt ans constituent une sélection réfléchie, mais pour les auditeurs déjà familiers du groupe, cela soulève inévitablement la question de ce qui a été laissé de côté. Le format compilation crée également une tension inhérente, les morceaux provenant de différentes périodes de production et reflétant différentes formations et esthétiques. Le remaster de Collins fait un excellent travail, mais sur certains des premiers titres, l’écart avec les productions plus riches des années suivantes reste audible. Cela ne relève pas d’un échec mais plutôt de la preuve de l’évolution du groupe sur deux décennies.

“Year of the Horse” est le portrait d’un groupe qui a toujours évolué juste hors du regard de la grande presse musicale, tout en livrant régulièrement des œuvres capables de rivaliser avec des contemporains plus célébrés. Les critiques avaient déjà souligné la qualité poétique des textes de Vest, l’équilibre entre rock, folk, indie et americana, et l’audace musicale d’expérimenter sans perdre l’auditeur. “Year of the Horse” confirme ce constat et y ajoute la dimension du temps. C’est un groupe qui sait ce qu’il fait, et qui le sait depuis vingt ans. (8/10) (Curlock & Jalaiso Records)