Avec ‘From Takoma With Love’, Oddisee livre aux côtés du rappeur américain d’origine éthiopienne et érythréenne Heno. son album le plus abouti à ce jour : douze titres, un peu plus de trente et une minutes, pas un gramme de superflu, parus le 30 avril 2026 sur Outer Note Label.
Deux générations issues de la même banlieue
Takoma Park, Maryland. Une banlieue de Washington D.C. absente de toute cartographie majeure du rap, mais qui constitue pour les deux artistes le terreau de leur œuvre. Oddisee, né Amir Mohamed et d’origine soudano-américaine, y a grandi une génération avant Heno. (le point fait partie du nom, discrète allusion à son véritable prénom Yihenew). C’est précisément cet écart générationnel qui donne à l’album sa friction. Heno. rappe depuis la rue, depuis Maple et Lee, depuis le trottoir où patrouillaient les agents en civil. Oddisee rappe depuis les hauteurs, depuis vingt ans de carrière, depuis le label qu’il a lui-même fondé en 2020.
Quiconque a vu Oddisee sur scène sait que cet album ne pouvait pas surprendre. L’an passé, lors du concert anniversaire de ‘The Good Fight’ à l’AB Club de Bruxelles, Heno. partageait déjà la scène avec Oddisee, accompagné du claviériste Mad Keys de Saint-Louis. La chimie sautait alors aux yeux. Ce qui s’esquissait là à l’état embryonnaire trouve sur ‘From Takoma With Love’ son expression définitive.
Comment deux flows s’imbriquent
Le tour de force de ce disque réside dans le mélange. Oddisee rappe comme s’il flottait légèrement au-dessus du beat, rêveur, presque distant. Heno. fait exactement l’inverse : terre à terre, ancré au sol, avec un timbre légèrement nasillard qui ramène chaque mesure dans son sillon. Confrontez les deux sur ‘MIMS’, le premier extrait, et vous comprenez ce qui fait que cela fonctionne : une production luxuriante et jazzy, un orgue qui résiste, ce grain rugueux typique d’Oddisee, et le flow bondissant d’Heno. qui pose un tout autre registre par-dessus. Ce n’est pas une confrontation, c’est une conversation. Et cette conversation se déroule sur douze titres sans que la tension ne retombe une seule fois.
Sommets de l’album
‘Hard To See’ est un morceau autobiographique de passage à l’âge adulte, sans regret et d’une honnêteté brute, porté par un groove jazzy impérieux. ‘Say More’, avec Mad Keys en invité, déploie un jazz seventies soyeux, lustré comme une mèche gominée, lissé jusqu’au moment où Heno. entre en scène et rend le morceau lisible sans jamais le rendre prévisible. C’est tout l’art : refrains-vermisseaux et petits riffs sous un Oddisee qui vient, comme toujours, éclairer l’ensemble. Sur ‘Right Steps’, le titre bascule à mi-parcours avec un changement de beat et le ton devient militant : ‘Land of the free and the home of the brave, when it be the land that was seized and controlling the slaves.’ Une accusation qui ne se cantonne pas à la marge mais s’installe au cœur du couplet. ‘Good Habits’ démontre la force d’un morceau de hip-hop ramené à l’essentiel : un beat dépouillé, une percussion légère, un riff de guitare nerveux. Un moment de signature.
La dimension politique en fait partie
L’album porte son engagement sans fracas. Les crédits affichent noir sur blanc ‘Free Palestine, Free Tigray, Free Sudan, Free Congo’. Sur ‘Round The Way’, Oddisee rappe au sujet de son père qui survit aux milices janjawid au Soudan. Sur ‘Woe Is Me’, Heno. ouvre en évoquant la fois où, à six ans, il fut menotté parce que des agents en civil l’avaient pris pour un dealer. Le personnel et le politique partagent ici la même ligne, parce qu’à Takoma Park ils partageaient depuis toujours cette même ligne.
Réserve
Un ‘Say More’ supplémentaire, ou un retournement de beat inattendu qui vous prend de court, et cette chronique passait la note suivante. C’est là que se loge la différence. Oddisee n’atteindra jamais le statut A que sa technique mérite : il y a trop d’art et pas assez de divertissement. Et c’est, à vrai dire, ce qui fait sa beauté.
Conclusion
Voici un album de hip-hop comme on en fait rarement. Il s’agit du meilleur travail d’Oddisee à ce jour, supérieur à ‘The Good Fight’, et par là même l’un des plus beaux albums de hip-hop de 2026. Ceux qui voyaient déjà dans le prédécesseur ‘En Route’ le prélude à quelque chose de plus grand en tiennent ici la preuve achevée. 8/10 (Outer Note Label)
