Perles de la pop : L’histoire derrière Chumbawamba – “Tubthumping”

Il existe des chansons que l’on ne perd jamais après les avoir entendues une seule fois. Pas parce qu’elles sont particulièrement raffinées, ni parce qu’elles ont déclenché une révolution musicale, mais parce qu’elles se gravent profondément dans la mémoire collective d’une génération. “Tubthumping” de Chumbawamba fait partie de ces morceaux. Il sort à l’été 1997, sonne à la fois comme un stade de football et une piste de danse, et en quelques semaines il conquiert le monde entier. C’est l’œuvre d’un groupe punk anarchiste resté quinze ans en marge et soudain propulsé au sommet des charts, presque malgré lui. L’histoire de cette chanson est celle de la résilience, des contradictions et de la force obstinée d’un message simple.

Chumbawamba

Tout commence en 1982, dans un squat à Leeds, dans le nord de l’Angleterre. Une poignée de jeunes idéalistes aux convictions politiques dépassant largement la rhétorique punk fondent un collectif qu’ils appellent Chumbawamba. Le nom ne veut rien dire en particulier, et c’était précisément le but. Ce que le groupe représente en revanche est clair dès le début: anarcho-communisme, féminisme, antifascisme, droits des animaux, lutte des classes. Le monde doit changer, et Chumbawamba veut y contribuer avec la musique comme arme.

Pendant la majeure partie de sa carrière, le groupe compte sept à huit membres et puise dans de nombreux styles musicaux dont le punk rock, la pop, le folk et la danse. Cela s’entend clairement: les premiers disques ressemblent à des attaques punk brutes, mais le groupe refuse de se limiter à un seul son. Ils enregistrent un album entièrement a cappella de chansons folkloriques anglaises traditionnelles, expérimentent des rythmes électroniques et des paroles conçues comme des pamphlets politiques mis en musique.

Chumbawamba naît de la communauté des squats de Leeds et, au fil de près de trois décennies, explore le punk rock, les influences pop, les musiques du monde et le folk. Peu à peu, ils construisent une base de fans fidèle, attirée par leur éthique do it yourself et leur cohérence politique. Le groupe participe activement aux protestations contre la poll tax au Royaume-Uni, une taxe impopulaire introduite par Margaret Thatcher, critiquée pour favoriser les riches et pénaliser les classes populaires.

En 1993, ils obtiennent leur premier classement au Royaume-Uni avec “Enough Is Enough”, en collaboration avec Credit to the Nation. Suivent des titres comme “Timebomb” et “Homophobia”, qui les rendent connus dans les milieux alternatifs mais sans véritable percée commerciale. Jusqu’en 1997.

Tubthumping

Le moment où le groupe change d’échelle arrive avec sa signature chez EMI, l’une des grandes multinationales de la musique. Pour un groupe qui dix ans plus tôt avait participé à une compilation intitulée “Fuck EMI”, la décision est explosive. Le passage chez une major provoque une forte réaction chez les fans, beaucoup estimant que le groupe trahit ses principes. Le groupe répond que toutes les maisons de disques fonctionnent selon des logiques capitalistes et qu’il vaut mieux toucher un public plus large que rester dans une niche.

Le résultat est “Tubthumping”. Le morceau sort en août 1997 chez EMI Records comme premier single de leur huitième album studio “Tubthumper”. Écrit et produit par le groupe lui-même, il devient leur plus grand succès.

L’inspiration est étonnamment simple. Le guitariste Boff Whalley explique au Guardian que la chanson parle de ‘la résilience des gens ordinaires’. Un pub de Leeds appelé Fforde Grene sert de point de départ. Le refrain, avec son mantra répété sur le fait de se relever après une chute, ressemble à un chant de tribune un samedi après-midi, une chanson de pub qui parle à la fois de persévérance individuelle et de conscience de classe.

Musicalement “Tubthumping” est une pièce étrange. C’est un morceau de dance rock, alternative rock et dance punk. L’introduction contient un extrait du film britannique “Brassed Off”, un drame sur une fanfare de mineurs qui tente de survivre pendant la fermeture de la mine. Ce détail n’est pas anodin. Il ancre la chanson dans la réalité sociale des quartiers ouvriers du nord de l’Angleterre.

Les résultats dans les charts sont impressionnants. Au Royaume-Uni, le titre entre directement à la deuxième place et y reste trois semaines consécutives, bloqué par “Men in Black” de Will Smith. Il passe onze semaines dans le top 10 et vingt semaines dans le top 100.

La chanson devient un succès international. Elle atteint la première place en Australie, au Canada, en Irlande, en Italie et en Nouvelle-Zélande. Aux États-Unis, elle atteint la sixième place du Billboard Hot 100 et domine trois autres classements Billboard. Pour un groupe britannique jusque-là surtout connu dans les cercles alternatifs, c’est une percée spectaculaire.

Le morceau arrive au cœur d’une époque musicale très riche en 1997. Cette même année, des artistes comme Hanson, Savage Garden, No Doubt, Prodigy et les Spice Girls obtiennent de grands succès. La Britpop atteint son sommet avec Oasis et Blur, tandis que la scène dance menée par The Chemical Brothers et Daft Punk influence de plus en plus la pop grand public. “Tubthumping” ne rentre nulle part et partout à la fois: énergie punk, efficacité dance et force collective d’un hymne de stade.

Aux Brit Awards de 1998, “Tubthumping” est nommé pour le prix du meilleur single britannique. Il s’est vendu à 880 000 exemplaires au Royaume-Uni.

They Might Be Giants

Le succès d’un morceau se mesure aussi à la manière dont les autres artistes s’en emparent. “Tubthumping” attire d’autres musiciens précisément parce qu’il est atypique. Le groupe de rock alternatif They Might Be Giants en fait une reprise pour la série vidéo A.V. Undercover de The A.V. Club en 2011.

Leur raisonnement est intéressant. John Linnell explique que c’est peut-être le morceau qui ressemble le plus à une chanson de They Might Be Giants, en raison de sa structure inhabituelle et de son caractère non conventionnel. Il souligne aussi le fait qu’il a été écrit par un collectif.

Pour renforcer le côté hymnique du refrain, John Flansburgh rassemble autant de membres de The A.V. Club que possible dans la petite salle d’enregistrement pour chanter avec le groupe. Le résultat est une version énergique qui respecte l’esprit de l’original tout en lui donnant une identité propre. La reprise figure ensuite sur l’album de compilation “Album Raises New and Troubling Questions”.

Le choix de They Might Be Giants est révélateur. Ce ne sont pas les artistes les plus évidents pour reprendre un hymne de beuverie des années 90, mais leur interprétation montre ce que beaucoup ressentaient déjà: sous la surface brute de “Tubthumping” se cache une écriture plus solide qu’il n’y paraît.

Tubthumper

“Tubthumping” annonce l’album “Tubthumper”, sorti le 1er septembre 1997. Il s’agit du huitième album studio du groupe et de leur premier sur une major, publié par EMI. L’album marque un changement de direction par rapport aux racines anarcho punk du groupe et intègre des éléments de pop rock, dance pop et alternative rock. Sur le plan thématique, il propose une critique sociale autour de questions politiques, notamment la lutte des classes.

L’album rencontre un succès commercial important. Aux États-Unis, il atteint la troisième place du Billboard 200 et se vend à plus de 3 200 000 exemplaires. Au Canada il atteint la deuxième place et au Royaume-Uni la dix-neuvième.

En plus de “Tubthumping”, l’album contient d’autres titres forts. Le deuxième single “Amnesia” montre que le groupe ne se résume pas à un seul succès.

Amnesia

Après le succès de “Tubthumping”, le public attend la suite. “Amnesia” est le deuxième single de l’album “Tubthumper” de Chumbawamba, sorti le 19 janvier 1998 chez EMI. Les paroles expriment le sentiment de trahison ressenti par une partie de la gauche anglaise lors de l’arrivée de New Labour.

Le morceau est plus frontal politiquement que son prédécesseur. “Amnesia” critique l’hypocrisie des politiciens et l’oubli des électeurs qui continuent de les réélire. Il est écrit dans le contexte des élections générales en Angleterre, visant New Labour de Tony Blair, mais avec un message plus universel sur les promesses non tenues.

Commercialement, le titre confirme la dynamique du groupe. Il atteint le top 10 au Royaume-Uni et au Canada, offrant au groupe ses derniers classements dans le top 20 dans ces pays. Cela montre que leur succès ne repose pas uniquement sur un hasard.

Après “Tubthumping” et “Amnesia”, le groupe se retire progressivement du mainstream. Il continue à enregistrer mais revient vers des labels plus petits et un son plus acoustique et folk. En 2004, plusieurs membres quittent le groupe, qui poursuit ensuite en formation réduite avec une orientation encore plus folk.

Le groupe reste également connu pour ses actions politiques. Aux Brit Awards de 1998, Danbert Nobacon verse un seau d’eau sur le vice-premier ministre britannique John Prescott en signe de protestation contre la politique du Labour envers les dockers en grève de Liverpool. Un geste typique de Chumbawamba: direct, bruyant et inattendu.

À la fin des années 90, le groupe refuse une offre de 1,5 million de dollars de Nike pour utiliser “Tubthumping” dans une publicité pour la Coupe du monde. Selon le groupe, la décision prend environ trente secondes.

Le 7 juillet 2012, Chumbawamba annonce sa dissolution. Leur dernier concert a lieu au Leeds City Varieties. Après trente ans, quatorze albums studio et une activité politique rare dans le monde de la musique, c’est la fin.

Mais “Tubthumping” continue de vivre. Sur le mur du Leeds Playhouse, une œuvre lumineuse affiche ‘I get knocked down but I get up again’. C’est un monument dédié à une chanson née dans un pub de Leeds et devenue l’un des morceaux les plus reconnaissables des années 90. Un rappel que le message le plus simple peut parfois être le plus puissant: se relever, encore et encore.