Le roi du mbalax n’a plus rien à prouver

Photo: Eric van Nieuwland

Youssou N’Dour se produisait dimanche dernier à la cinquantième édition du North Sea Jazz, nommé aux Grammy Awards en début d’année, avec un nouveau Grand Bal à Paris et une tournée avec Angélique Kidjo en perspective. À la veille du concert, la plus grande voix vivante d’Afrique s’est installée pour une conversation sur la liberté, la perte, et la musique pour laquelle il veut vraiment qu’on se souvienne de lui.

Qui entre ce samedi soir dans le lounge d’un hôtel design du Kop van Zuid, à Rotterdam, y trouve un homme qui porte visiblement une journée de voyage sur les épaules. Youssou N’Dour, 66 ans, est arrivé l’après-midi même de La Rochelle, où il se produisait aux Francofolies. La France suffoque sous une canicule et le concert avait été repoussé d’une heure pour donner un peu d’air au public comme aux artistes. Cela n’a pas servi à grand-chose, raconte-t-il. Tout donner dans ces conditions, soir après soir, c’était à la limite du supportable.

Dehors coule la Meuse. Le pont Érasme échappe de justesse au regard, mais à quelques centaines de mètres se dresse l’Hotel New York, ancien siège de la Holland America Line, le quai d’où des centaines de milliers d’Européens embarquèrent jadis en quête d’une vie meilleure de l’autre côté de l’océan. Difficile d’imaginer décor plus approprié pour une conversation avec l’homme qui enregistra en 1984 ‘Immigrés’, l’album par lequel commença le voyage inverse : la musique africaine à la conquête de l’Europe, par ses propres forces et dans sa propre langue.

Le lendemain, N’Dour se produit à l’Ahoy, à la cinquantième édition du North Sea Jazz, avec la musique d’« Éclairer le monde », l’album qui lui a valu une énième nomination aux Grammy Awards. Mais qui croit, ce samedi soir, être assis en face d’une star mondiale sur le déclin, n’a pas encore mené la conversation.

 

Qu’il soit encore là relève déjà, en soi, du petit monument. Son premier North Sea Jazz remonte à 1989, au Statenhal de La Haye, quand le festival se tenait encore au bord de la mer et que le mbalax était aux Pays-Bas un mot inconnu. Trente-sept ans plus tard, on continue de le réinviter, et il considère cela comme un honneur, dit-il, de la part d’un festival mondialement connu et apprécié. À la question de savoir si sa musique est vraiment du jazz, il hausse les épaules. Qui veut enfermer ce terme dans une définition frappe de toute façon à la mauvaise porte au North Sea Jazz : le festival programme du hip-hop, du r&b, du bebop, tout ce qui est apparenté au jazz. « Le mbalax, c’est la liberté, et le jazz, c’est la liberté. »

Qu’il figure cette année à l’affiche aux côtés de Burna Boy, le Nigérian qui se profile résolument en star mondiale, il l’observe avec plaisir. L’Afrique reste manifestement la source mère, constate-t-il. Le festival lui-même semble l’avoir voulu ainsi : qui lit la programmation y voit une ligne tracée des racines africaines vers la génération de Burna Boy et d’Adekunle Gold, avec N’Dour comme charnière sur laquelle cette porte tourne depuis quarante ans.

Cette charnière s’est entre-temps trouvé un son nouveau. « Éclairer le monde », l’album avec lequel il monte dimanche sur la scène de l’Ahoy, est peut-être son disque le plus acoustique, le plus sénégalais depuis des années : kora, flûte, sokou, ngoni et balafons colorent les arrangements. D’autant plus frappant est le nom qui figure aux crédits de production : Michael League, fondateur du collectif de jazz Snarky Puppy. Comment une légende vivante de Dakar atterrit-elle chez un bassiste de jazz américain du Texas ? N’Dour prend son temps pour répondre. Le monde de la musique change à toute vitesse, explique-t-il, et la technique d’enregistrement plus encore. Et c’est justement pour l’instrumentarium du Super Étoile que cette technique est décisive : les percussions traditionnelles, le tama, mais aussi une kora ne se laissent pas capturer si facilement sur bande, ou plutôt, car même ce mot relève désormais de la nostalgie, sur disque dur. Dans cet univers, dit-il, Michael League est tout simplement, à l’heure actuelle, le sommet.

Qui veut comprendre ce qu’il entend par là n’a qu’à mettre « History », l’album que League enregistra en 2023 avec son ensemble mondial Bokanté : ngoni ouest-africain, guembri nord-africain et quatre percussionnistes, captés avec une clarté qui valut au disque, outre une nomination aux Grammy Awards du meilleur album de musiques du monde, une nomination pour le meilleur travail d’ingénierie sonore. C’est précisément cette équipe que N’Dour a fait venir sur « Éclairer le monde » : League à la production, Nic Hard derrière la console, le percussionniste de Bokanté Weedie Braimah dans les rangs.

Mais il se joue ici quelque chose de plus profond que la technique. Qui pose le profil de League à côté de celui d’Habib Faye, le bassiste et directeur musical disparu en 2018 qui façonna le Super Étoile pendant des décennies, voit deux musiciens de jazz mettant leur instrument au service de la tradition d’un autre. N’Dour acquiesce sans hésiter, et sur le canapé du lounge, la conversation s’interrompt un instant. « Habib nous manque énormément, encore chaque jour. Pas seulement pour sa musicalité, mais pour son amitié. Pour ce qu’il était comme homme. »

Venons-en à la nomination d’« Éclairer le monde » aux Grammy Awards. En février, lors de la soixante-huitième édition à Los Angeles, il a dû laisser passer la catégorie Best Global Music Album ; le prix est allé à « Caetano e Bethânia Ao Vivo » du frère et de la sœur brésiliens Caetano Veloso et Maria Bethânia, respectivement 83 et 79 ans. Burna Boy aussi est reparti bredouille, pour qui cherche une consolation dans la compagnie. Mais qui demande de but en blanc à N’Dour pourquoi c’est lui qui aurait dû gagner ce Grammy, plus de vingt ans après « Egypt », se heurte à un mur de courtoisie. À cela, franchement, il n’a pas de réponse, dit-il. Il ne sait même pas comment une telle décision se prend, comment un Grammy s’attribue. « Être nommé est déjà un honneur. Cela en dit assez sur la façon dont l’album est apprécié. » Et puis, presque en s’excusant : il n’est tout simplement pas la personne qui peut répondre à cette question.

C’est une réponse qu’on peut attendre d’un fin diplomate, et elle en dit pourtant plus qu’il n’y paraît. À une époque où les campagnes pour les Grammy se mènent comme des campagnes électorales, avec les membres votants de la Recording Academy pour électorat, voici un homme qui ne veut même pas connaître les règles du jeu. Les prix viennent à lui ou ne viennent pas ; il ne leur court pas après. Qui veut comprendre pourquoi doit savoir où se trouve son véritable royaume. Et ce n’est pas à Los Angeles.

Comme si la scène avait été mise en scène, son manager, resté jusque-là silencieux à côté de lui sur le canapé, se mêle à ce moment précis à la conversation. Le visiteur sait-il seulement, tient-il à préciser, qu’au Sénégal personne, mais alors personne, n’écoute « Egypt » ? Au Sénégal, on écoute du mbalax, du mbalax pur et dur, et rien d’autre. N’Dour sourit, et ne le contredit pas. C’est d’ailleurs la vérité.

Arrêtons-nous un instant. L’album qui lui valut son Grammy en 2005, l’œuvre qui passe en Occident pour son sommet artistique, personne ne l’écoute dans son propre pays. Et c’est encore la version aimable de l’histoire. Quand l’album parut au Sénégal, sous le titre « Sant Yalla », une tempête éclata : la presse jugea déplacé de mêler l’islam à la musique populaire, les disquaires renvoyèrent des dizaines de milliers de cassettes, les radios refusèrent de le diffuser et, lors d’un pèlerinage à la ville sainte de Touba, le chanteur fut évité par des membres de sa propre confrérie mouride. Ce n’est qu’après la remise du Grammy à Los Angeles que l’album fut réédité au Sénégal et enfin adopté. L’Occident couronna ce que le Sénégal avait répudié, et le Sénégal ne pardonna qu’une fois l’Occident l’ayant couronné.

N’Dour raconte cela sans l’ombre d’une rancune, plutôt comme quelqu’un qui décrit une loi de la nature acceptée depuis longtemps. Il l’a toujours su : il existe deux Youssou N’Dour, et ils servent deux mondes qui se comprennent à peine.

Ces deux mondes ne sont pas un accident mais une construction, et c’est lui-même qui l’a dessinée. Là où presque toutes les stars africaines de sa génération partaient s’installer à Paris ou à New York, N’Dour est resté à Dakar. Il y a bâti sa boîte de nuit, le Thiossane, son studio, son label, son groupe de médias, et il a maintenu, à côté de ses disques internationaux, une discographie sénégalaise complète, cassettes et albums qui n’ont jamais atteint l’Occident. Les albums internationaux n’étaient pas une capitulation ; c’étaient des ambassades. « 7 Seconds » fut le tribut qu’il paya au monde, et avec les recettes il finança le royaume au pays. Quant à savoir où se trouvent ses plus grands succès, lui-même n’a aucun doute : pas dans les concerts célébrés sur les scènes des festivals occidentaux, mais dans les Grand Bal, ces fêtes immenses de Dakar, Paris, Washington et New York où les siens se rassemblent.

De politique, ce soir, il ne sera pas question. Ce n’est pas un hasard mais un accord : l’entretien a lieu à la condition qu’aucune question politique ne soit posée. On peut trouver cela remarquable. Voici l’homme qui brigua lui-même la présidence du Sénégal en 2012, qui fut ministre, qui dit publiquement non début 2024 quand le président Macky Sall voulut reporter les élections. Et voici une conversation qui se tient au moment où la politique sénégalaise est plus volatile qu’elle ne l’a été depuis des décennies : en mai, le président Bassirou Diomaye Faye a limogé son Premier ministre Ousmane Sonko, lequel s’est fait élire trois jours plus tard président de l’Assemblée nationale et mène de facto l’opposition depuis le perchoir. Le tandem qui donnait espoir au pays il y a deux ans est brisé.

Et c’est précisément maintenant que se tait la voix qui parlait toujours quand le pays vacillait. Typique du fin diplomate qu’il a toujours été, pourrait-on dire. Mais une autre lecture se défend : que l’homme qui reprochait à Sall de contrarier la volonté du peuple ne veuille pas, aujourd’hui, peser de tout son poids sur cette même volonté. Quand on est aimé au point qu’une seule déclaration peut faire basculer des élections, se taire peut aussi se concevoir comme une forme de responsabilité.

Pour l’instant, N’Dour laisse parler la musique. Et qui regarde bien voit qu’il est en train de déplacer un accent dans sa propre présentation : le mbalax pur et dur, toujours plus résolument en avant, comme marque de fabrique et comme carte de visite. Non que la star mondiale soit remisée au placard, on y reviendra, mais la hiérarchie devient plus visible que jamais. Le mbalax est la musique qui, au Sénégal, survit à toutes les lignes de fracture et forme depuis plus de quarante ans le ciment de la société. Dans un pays déchiré, c’est peut-être bien la déclaration la plus politique qu’un musicien puisse faire.

À quel point ce fondement est vivant, la jeune génération le prouve. Au Sénégal même, remarque N’Dour avec malice, les rappeurs de la première heure n’ont jamais rempli les salles qu’ils remplissaient pourtant en Europe. Mais maintenant qu’on fait du rambalax, ce croisement de rap et de mbalax que la jeune scène a adopté, les salles hip-hop commencent elles aussi à se remplir. Cela sonne comme une pique dans une querelle de générations, et c’en est une, même si elle mérite une nuance : sur les plateformes de streaming, le roi a entre-temps été dépassé par le rappeur Dip Doundou Guiss, aujourd’hui l’artiste le plus écouté du pays. Mais même ce prétendant au trône s’incline : aucun rappeur, a dit un jour Dip, n’a la dimension de Youssou N’Dour. Et que le rap n’ait commencé à remplir les salles qu’une fois greffé sur le mbalax prouve surtout le point de N’Dour. Sa musique n’est pas seulement le ciment de la société ; elle en est l’examen d’entrée. Qui veut entrer dans les salles de Dakar doit d’abord passer par son rythme.

Qui pense que la star mondiale est remisée au placard maintenant que le mbalax repasse devant se trompe. La double voie qui caractérise toute sa carrière se poursuit, tout simplement. Mais d’abord, en octobre, l’attend le retour du Grand Bal à Paris : le 17 octobre, il se produira avec le Super Étoile de Dakar à l’Accor Arena, l’ancien Bercy, pour la première édition française en quatre ans. Une production énorme qui dévore déjà presque tout son temps, raconte-t-il, et sur le contenu, il se montre cette fois étonnamment disert. Jadis, le Grand Bal puisait aussi ses surprises dans les hit-parades internationaux ; en 2017, Akon, star mondiale d’origine sénégalaise mais formée à l’école de la pop américaine, se tenait encore à ses côtés sur la scène de Bercy. Cette époque est révolue. Cette fois, dit N’Dour, les invités viendront sans exception de la scène sénégalaise elle-même.

Car c’est cela, le Grand Bal, dans son essence : le grand retour au foyer d’un peuple qui habite partout. Qui assista à une édition autour du tournant du millénaire put voir N’Dour appeler sur scène le footballeur El Hadji Diouf, en ces jours-là le plus grand héros sportif du pays. Qui était à Liège en avril vit le même rituel avec le combattant MMA Moustapha Diakhaté, le Sénégalo-Belge devenu champion du monde une semaine plus tôt à Paris, qui monta sur scène la ceinture de champion autour de la taille. Le Grand Bal est le lieu où l’excellence sénégalaise est couronnée, où qu’elle ait été conquise dans le monde.

Et le public sait pourquoi il vient. La diaspora sénégalaise a transféré vers le pays, en 2024, selon la Banque mondiale, 11,6 pour cent du produit intérieur brut, près de trois milliards de dollars. Le pays a même élargi son Parlement en 2017 de 150 à 165 sièges pour donner aux Sénégalais de l’extérieur quinze députés en propre ; à Dakar, on appelle depuis parfois la diaspora la quinzième région du pays. Mais les chiffres et les sièges sont des abstractions. Ce que le Grand Bal offre, aucun ministère ne peut le verser : un soir par an où la quinzième région a une capitale, et où le roi vient en personne honorer les siens au lieu de l’inverse. Il n’est pas de parti, pas d’institution, pas de chaîne qui rassemble aussi aisément les Sénégalais du pays et d’outre-mer que cette musique. Le 17 octobre, l’Accor Arena deviendra pour un soir un Thiossane géant, du nom de la boîte de nuit dakaroise qui est depuis des décennies son port d’attache. Et au début de l’année prochaine, comme toujours, suivra le Grand Bal de Dakar, pour ceux du pays.

Et c’est ensuite que cela devient vraiment intéressant. Pour 2027, une tournée commune avec Angélique Kidjo est en chantier. N’Dour en parle avec un plaisir visible : tous les quelques mois, il recroise quelque part dans le monde la chanteuse du Bénin, il l’appelle une sœur, et au fil de toutes ces rencontres a germé, petit à petit, l’idée de faire enfin quelque chose ensemble. Pas un album, mais une série de concerts ; une dizaine de dates est déjà réservée. Sur la forme, il reste encore évasif : après le Grand Bal, les deux se mettront à table pour donner corps à la production.

Ce sera de toute façon la rencontre de deux mondes, même si les deux protagonistes viennent du même continent. Kidjo, quintuple lauréate des Grammy Awards et choisie l’an dernier comme première artiste noire africaine pour une étoile sur le Hollywood Walk of Fame, opta jadis pour Paris puis New York et devint l’ambassadrice cosmopolite de la musique africaine. N’Dour resta à Dakar et y devint roi. Deux routes vers la gloire mondiale, parallèles pendant quarante ans, et qui, hormis une participation commune à un projet de chorale d’enfants français en 2017, ne se croisèrent jamais vraiment sur disque. À partir de 2027, ils seront soir après soir sur la même scène. Voilà qui promet.

Qui vit, au lendemain de la conversation, la salle Nile, la plus grande du festival, reçut la preuve vivante de tout ce qui s’était dit sur ce canapé. Là se tenait le Youssou N’Dour international, et cette version de l’homme est toujours irrésistible. « C’est l’amour », « Birima », les sommets familiers des albums occidentaux, complétés par des classiques comme « Set » et l’éternellement actuel « Immigrés ». Sur « 7 Seconds », la chanteuse Éva Liza Ciss reprit la partie de Neneh Cherry, et la salle fit ce que les salles font depuis trente ans sur ce morceau : chanter comme si leur vie en dépendait. N’Dour et le Super Étoile de Dakar, toujours l’un des meilleurs groupes de scène au monde, remplirent la salle jusqu’au toit et donnèrent au public de festival exactement ce pour quoi il était venu.

Mais qui a vu ces concerts plus d’une fois sait que la flamme ne prend vraiment qu’au moment où la Médina prend le relais. Ainsi en fut-il dans la salle Nile. Quelque part au milieu du set, trois vétérans du Super Étoile se rassemblèrent autour des percussions, les tontons du mbalax : N’Dour lui-même, Assane Thiam au tama, et Mbaye Dièye Faye, qui sortit de derrière ses sabars pour gagner le centre de la scène avec son djembé. Faye est l’ami d’enfance de la Médina, né le même jour que N’Dour, et que le Sénégal surnomme pour cela son jumeau. Ensemble, ils firent claquer le fouet du mbalax sur la salle, et qui regardait autour de soi vit des gens tomber de stupéfaction de leur chaise proverbiale ; le feu fut attisé, le métier admiré, et rester immobile ne fut plus une option, pour personne.

Le hasard n’y est pour rien ; c’est de l’histoire qui se répète parce qu’elle ne s’est jamais arrêtée. Le claviériste français Jean-Philippe Rykiel raconta un jour comment, au début des années quatre-vingt à Paris, venu pour un concert d’Osibisa, il resta médusé devant la première partie : un déferlement de percussions de Mbaye Dièye Faye et d’Assane Thiam, puis la voix juvénile d’un tout jeune Youssou N’Dour emplit la salle et, de son propre aveu, les larmes lui montèrent plusieurs fois aux yeux. Plus de quarante ans plus tard, exactement le même trio fait exactement la même chose, et l’effet sur la salle n’a pas bougé d’un millimètre : la stupéfaction, l’émerveillement, le bonheur. C’est le Youssou de la tournée de Peter Gabriel, des premières parties parisiennes, des rues entre la rue 15 et la rue 22. Le meilleur du concert ne fut pas une chanson pop. Ce fut le son originel de Dakar.

Et pourtant. Qui était à Liège trois mois plus tôt vit le même groupe accomplir un rituel tout autre. Là, « 7 Seconds » fut joué en ouverture, presque en passant, comme si le plus grand tube mondial de l’histoire de la musique africaine était une formalité qu’il valait mieux expédier d’emblée. Ensuite, le mbalax donna l’heure, toute la soirée durant. Deux salles, deux royaumes, un seul roi qui sait exactement quelle couronne porter où.

Là réside le paradoxe le plus étonnant de sa carrière. Quand Peter Gabriel le fit filmer à Athènes en 1987, au terme d’une tournée mondiale au long de laquelle il l’avait présenté personnellement au public soir après soir, et qu’il l’annonça là-bas comme « a remarkable group of musicians, playing some of my favourite music », N’Dour jouait du mbalax pur, sans coupage. Il n’avait d’ailleurs rien d’autre. Avec cette musique, il conquit l’Occident, puis il fit ce que tout musicien africain de sa génération devait faire pour rendre une carrière internationale simplement possible. Car la porte du monde ne s’ouvrait que d’une seule manière : qui voulait passer à la radio, qui voulait remplir des salles, pliait son son aux oreilles internationales, emmenait des danseurs de sabar en tournée et coiffait un chapeau peul pour le photographe. Ce n’était pas une capitulation mais la politique d’admission d’une industrie qui ne voulait recevoir l’Afrique que filtrée. N’Dour joua ce jeu pendant trente ans mieux que quiconque, et il en finança un royaume.

Mais à présent, la boucle est bouclée. Il n’y a plus rien à prouver, à personne. Qui le voit à Rotterdam voit une carrière entrée dans sa phase de retour au foyer : un homme qui peut enfin s’offrir le luxe d’être simplement lui-même, l’inventeur du mbalax, la voix des siens, un héritage vivant. Et qui regarde bien voit que cela le rend heureux.

Qu’un héritage vivant ne va pas de soi, c’est précisément l’institution qui règne sur l’immortalité musicale qui l’a prouvé ce printemps. Le 13 avril, le Rock and Roll Hall of Fame a annoncé l’entrée de Fela Kuti dans la promotion 2026, premier artiste africain honoré pour une œuvre bâtie sur le continent même. Un moment historique, et un moment honteusement tardif. Fela est mort en 1997 ; l’intronisation arrive 29 ans après sa mort. Quand il fut nommé pour la première fois, en 2021, plus d’un demi-million de fans le hissèrent à la deuxième place du vote du public, et il fut malgré tout écarté. Son Grammy d’honneur pour l’ensemble de sa carrière, le premier jamais décerné à un Africain, n’est lui aussi arrivé que l’hiver dernier, reçu par ses enfants. Les institutions occidentales, la conclusion s’impose, ne voient distinctement la grandeur africaine qu’à travers une pierre tombale.

N’Dour lui-même eut des mots pleins de révérence lors de l’annonce : la musique de Fela était une voix intrépide de l’Afrique, qui inspira des générations de musiciens africains à s’exprimer avec courage par le son. Il sait de quoi il parle ; interrogé un jour sur ses propres références, il cita, à côté de la famille griotte de sa mère, le nom de Fela Kuti. Les parallèles existent aussi hors de la musique : Fela brigua la présidence du Nigeria en 1979 et en fut écarté, N’Dour tenta la sienne au Sénégal en 2012 et en fut écarté. Mais là où Fela fut battu, emprisonné et vilipendé pour n’être canonisé qu’à titre posthume, le roi du mbalax, lui, est vivant. Il a 66 ans. Il a rempli en janvier la Dakar Arena et en juillet la plus grande salle du North Sea Jazz. La question s’impose d’elle-même : cet homme devra-t-il mourir, lui aussi, avant que Cleveland, où siège le Hall of Fame, le voie enfin ?

L’amertume de l’affaire, c’est que la machine qui le vendit jadis à l’Occident n’existe même plus pour se racheter. La world music en tant qu’industrie de genre s’est effondrée : les labels rabougris, les revues disparues, les prix professionnels supprimés ou rebaptisés. Qui avait suspendu sa carrière au désir de plaire à l’Occident s’est effondré avec elle. Mais le roi du mbalax est toujours le roi, car son trône n’a jamais été à Londres ni à New York ; il est dans la Médina, et celle-là ne connaît pas la conjoncture.

Peut-être la reconnaissance qui lui revient n’a-t-elle alors pas du tout besoin de consister en musique nouvelle pour oreilles occidentales. Quelque part à Dakar dort un demi-siècle d’enregistrements que l’Occident n’a jamais entendus, la discographie sénégalaise parallèle, complète, de la plus grande voix vivante d’Afrique. Le jour où ce coffre s’ouvrira ne sera pas un come-back. Ce sera une révélation. La seule chose que l’Occident ait à faire, c’est enfin apprendre à écouter ce qui était là depuis le début.

Dans le lounge du Kop van Zuid, la conversation touche doucement à sa fin, alors qu’elle aurait pu, sans effort, durer jusqu’à minuit. Mais un quart de finale de Coupe du monde attend, Norvège-Angleterre, et N’Dour est, comme tout Sénégalais, un passionné de football. Que les Lions de la Teranga n’y soient plus, les champions d’Afrique en titre ayant été éliminés dix jours plus tôt par la Belgique après prolongation, n’a ce soir aucune importance ; l’amateur regarde quand même. Demain l’attend l’Ahoy, puis Paris, puis Dakar, puis le monde avec Kidjo. Mais d’abord, il y a le football. Même un roi a parfois sa soirée.

Photos : (c) Eric van Nieuwland