Nomfundo Moh, la chanteuse sud-africaine de 25 ans originaire de Ndwendwe, dans le KwaZulu-Natal, publie son quatrième album studio ‘Farm Julia’ via Sound African Recordings, le 3 avril 2026.
Il y a des chanteurs qui convainquent par la technique. D’autres par la personnalité. Et puis il y a des voix qui convainquent par quelque chose qu’on peine à nommer, cette aisance qu’on ne rencontre que chez ceux qui ignorent à quel point ils sont exceptionnels. Nomfundo Moh appartient à cette dernière catégorie. Elle chante comme si c’était une évidence, comme si ce timbre et cette précision dans le placement de chaque note étaient des choses que tout le monde possède. Elles sont loin de l’être. ‘Farm Julia’ n’est pas un album pour ceux qui cherchent du bruit. C’est un album pour ceux qui savent écouter. Treize titres construits sur des mélodies de guitare acoustique, une percussion retenue et une production qui place la voix au centre plutôt que de l’entourer d’un lustre inutile. Les thèmes sont ceux d’une femme qui regarde d’où elle vient: le foyer (‘Ikhaya’), l’honneur (‘Thobela’), le deuil (‘Isifo’), le droit à la réussite (‘Uzophumelela’, le single annonciateur qui avait déjà fixé les attentes). La langue est le zoulou, l’intention est universelle.
Qui fouille dans le jukebox de sa mémoire à la recherche d’un point de comparaison tombe vite sur Khadja Nin. La chanteuse burundaise qui, en 1996, avait surpris le monde avec ‘Sambolera’, sa façon de mêler rythmes africains, pop occidentale et arrangements jazz. Cette clarté vocale mélancolique, ces structures vocales soigneusement tissées sous une apparente simplicité: ‘Farm Julia’ respire le même air. Non pas comme une copie, mais comme un écho. Comme le souvenir de ce que la pop africaine peut être quand elle ne cherche pas à sonner européenne ou américaine, mais simplement elle-même. C’est nulle part plus évident que sur ‘Malume’. L’arrangement vocal est le genre de travail qui tient les arrangeurs éveillés la nuit par jalousie: des couches qui laissent de l’espace, des harmonies qui n’encombrent pas mais accentuent, une structure qui semble respirer. C’est le plus beau moment d’un album qui n’en manque pas.
‘Singenanto’ est d’une autre nature. Aux côtés de De Rose, Makhosi et Una Rams, Moh livre la chanson pop parfaite pour un après-midi nonchalant: naturelle, communicative, la somme de quatre voix qui savent exactement quand s’effacer. On n’en comprend peut-être pas un mot, mais elle fait quelque chose sous le diaphragme que la musique sait parfois faire.
Nomfundo Moh est née en 2000. Nelson Mandela est mort en décembre 2013, quand elle avait treize ans. Elle a grandi dans une Afrique du Sud sans apartheid, et sans l’homme qui en avait incarné la fin. Pour sa génération, celle des born-frees, Mandela n’est pas un dirigeant politique mais quelque chose qui ressemble davantage à un grand-père pour tout le monde: une boussole morale, une figure historique, une présence connue à travers les livres et les monuments, jamais rencontrée en chair et en os. Ce contexte fait de ‘Farm Julia’ bien plus qu’un album de retour aux sources. C’est un document de ce que cette liberté a produit pour une jeune femme noire qui a grandi dans une ferme du KwaZulu-Natal, est allée à l’université, a signé un contrat discographique et publie maintenant son quatrième album à vingt-cinq ans. Le titre fait référence à une vraie fan de son entourage, une femme ordinaire de la campagne. Que Moh place son nom sur la pochette d’un album est un geste politique qu’elle n’appelle sans doute pas ainsi, mais il n’en est pas moins réel. Khadja Nin avait jadis dédié un album à Mandela vivant, en héros du présent. Nomfundo Moh fait de la musique à l’époque où ce héros n’est plus que mémoire. Ce que sa génération fait de cette liberté, on l’entend sur ‘Farm Julia’. Ça sonne bien.
‘Farm Julia’ est le meilleur album de Nomfundo Moh à ce jour: mûr, cohérent, porté par une voix qui n’a pas encore trouvé ses propres limites. (8.0/10) (Sound African Recordings / Sony Music Entertainment Africa)
