Nina Hagen, la godmother du punk berlinoise âgée de 71 ans, livre avec ‘Highway to Heaven’ son vingtième album studio, un disque de gospel qui paraît quatre ans après ‘Unity’ et quinze ans après sa précédente incursion dans le genre, ‘Personal Jesus’. Sorti le 27 mars 2026 chez Grönland Records, produit par Warner Poland.
Dissipons d’abord un malentendu. Nina Hagen n’est pas revenue de nulle part. Elle a sorti ‘Unity’ en 2022 et continue de se produire sur scène, mais le monde y prête moins d’attention qu’autrefois. Et c’est précisément là le problème. Catharina Hagen, née en 1955 en RDA, fut autrefois un phénomène culturel incarnant une génération qui avait des choses à dire, et qui les disait, fort, en travers et sur cinq octaves. Cette époque est révolue depuis un bon moment. Ce qui reste, c’est une artiste qui ne s’est jamais trahie, mais que le monde a entre-temps dépassée.
‘Highway to Heaven’ est son deuxième album de gospel, et la question qui s’impose inévitablement à l’écoute est: pour qui, au juste? Le producteur Warner Poland a construit un cadre mêlant southern gospel, Americana, reggae et punk, dans lequel Hagen réinterprète quatorze classiques de Sister Rosetta Tharpe, Mahalia Jackson et Kitty Wells. Qu’elle le fasse avec une conviction totale ne fait aucun doute. Sa foi n’est pas une posture, c’est son moteur.
L’ouverture ‘Everybody’s Gonna Have a Wonderful Time Up There’ donne le ton: enjouée, légèrement absurde, et portée par cette franchise qui a toujours été la meilleure arme de Hagen. Ceux qui la connaissent depuis la gloire hurlante de ‘Wir Leben Immer Noch’ en 1979 entendent ici une chanteuse qui gère ses limites avec prudence, mais qui, dans ces limites, dégage encore plus de personnalité que la plupart des artistes actifs aujourd’hui.
Le point culminant est ‘There’s a Highway to Heaven’, hommage à Sister Rosetta Tharpe, interprété en duo avec la chanteuse danoise Gitte Hænning. La combinaison de deux voix au poids et à la couleur distincts confère au morceau une dimension que le reste de l’album n’atteint pas toujours. Il y a ensuite le duo avec Nana Mouskouri sur ‘Never Grow Old’. Celui qui a eu cette idée mérite à lui seul une mention spéciale. Deux légendes qui marmonnent l’une autour de l’autre sur un classique du gospel, avec un arrangement Americana et un sérieux qui rend la situation encore plus absurde. C’est soit génial, soit complètement ridicule, et très probablement les deux à la fois. C’est aussi pour cela que l’album rencontre un écho en Allemagne. Non pas pour une révélation musicale, mais pour ses qualités tongue-in-cheek qu’on se sent presque coupable d’apprécier.
‘Somebody Prayed for Me’ et ‘Hand It Over’, ce dernier avec le chanteur de blues et de rock Daniel Welbat, sont les moments où l’énergie se fait le plus sentir. On y perçoit encore quelque chose de l’artiste qui jadis bousculait tout sur son passage.
Les incursions reggae de ‘Dry Bones’, ‘Dust on the Bible’ et ‘Gospel Ship’ s’enlisent. Elles ne s’accordent pas avec le reste de l’album et donnent l’impression que quelqu’un a complété la liste des titres à la dernière minute. Sur un album de 41 minutes, trois morceaux qui font retomber la pression, ça se paie. Personne n’attendait ‘Highway to Heaven’. Nina Hagen le savait probablement elle-même. Mais elle l’a fait quand même, comme elle fait tout, à sa manière inimitable et légèrement incompréhensible. L’album n’est ni une déclaration ni un retour. Il est ce qu’il est: une femme de 71 ans qui chante du gospel avec Nana Mouskouri, et qui y croit sincèrement. Cela mérite le respect, et quelque part aussi un sourire. Mais ce n’est plus de l’art majeur.(6.0/10) (Grönland Records)
