Sortir un premier album à quarante ans, après plus de vingt ans d’écriture et d’enregistrement pour d’autres projets, demande un certain courage et une bonne dose d’obstination. Le musicien de Cleveland qui se produit sous le nom de Jade Ring possède les deux en abondance. Connu de la scène rock locale avec son groupe The Missing et comme bassiste du projet primé ZUP, il se présente désormais comme artiste solo avec “Pills”, une œuvre de cinq parties, de trente minutes, explicitement conçue comme une expérience d’écoute continue. La sortie paraît sur son propre label indépendant Ghost Laboratories, distribuée de manière sélective via des plateformes avec des politiques anti IA telles que Bandcamp, Subvert, Qobuz et Apple Music, accompagnée d’un pressage CD, puis d’une cassette et éventuellement d’un vinyle.
La structure de “Pills” est délibérément classique : une intro ouvre, une outro clôture, et entre les deux se trouvent trois morceaux principaux qui invitent à des écoutes répétées. Non pas parce qu’ils sont difficiles à saisir lors d’une première écoute, mais parce qu’ils se révèlent plus complexes qu’ils n’y paraissent au premier abord. Ce qui semble à la surface être du rock alternatif accessible dévoile à chaque nouvelle écoute de nouvelles textures, sous textes et choix de production, des choix volontairement dissimulés.
L’approche vocale est l’élément le plus marquant de l’ensemble. Jade Ring passe sans effort d’une vulnérabilité murmurée à une intensité hurlée, une dynamique qui rappelle inévitablement Sandra Nasic de Guano Apes, dont la voix pouvait osciller entre tension fragile et explosion débridée, instaurant une imprévisibilité comparable dans l’écoute. La comparaison n’est pas exagérée : “Brash” commence comme un morceau de guitare contrôlé des années quatre vingt dix et explose à mi parcours dans un refrain qui remplit la pièce, soutenu par une chanteuse d’opéra éthérée qui amplifie la tension plutôt que de la relâcher. “Coral” évolue dans la direction opposée, s’ouvrant de manière brute puis s’éteignant vers quelque chose de vulnérable et presque parlé, avec la phrase ‘Never needed pills to continue this fight until now’ comme point émotionnel central de l’ensemble de l’EP.
“Ghost Machine” est le morceau le plus affirmé conceptuellement et en même temps le plus retenu dans son approche. Il s’agit d’un commentaire sur l’intelligence artificielle dans la musique, mais sans prêcher : des éléments à texture numérique s’opposent à une basse résolument humaine et à des voix analogiques, et cette tension est le message. Critique ouvert de la musique générée par IA et ayant ajouté une mention indiquant que ce travail est réalisé par un humain, Jade Ring donne ici à sa position sa forme artistique la plus convaincante.
L’intro et l’outro servent d’espace de respiration autour de ce triptyque central. Construites à partir de couches de sons atmosphériques et de fragments parlés, elles donnent à l’album son caractère cinématographique et confèrent aux trois morceaux principaux leur poids. Sans ce cadre, “Brash”, “Coral” et “Ghost Machine” seraient de bons morceaux. Avec lui, ils deviennent partie intégrante de quelque chose qui semble plus grand que la somme de ses parties.
La seule réserve est que la diversité des styles et des influences crée parfois des tensions. Ceux qui recherchent une cohérence au sens traditionnel ne la trouveront pas toujours. Mais cela semble être un choix délibéré plutôt qu’un manque de direction. “Pills” est un album sur la contradiction et le poids quotidien de la gestion de sa propre conscience à travers la chimie. Le fait qu’il sonne comme plusieurs mondes à la fois n’est pas un hasard. (8/10) (Ghost Laboratories)
