SÉBASTIEN TELLIER REVIENT AVEC UN ‘KISS THE BEAST’ SCINTILLANT MAIS INÉGAL

L’icône de la French Touch livre glamour disco et rêves d’autotune sur un album qui brille par moments mais ne rugit jamais vraiment
Six ans, c’est long dans la musique électronique. Quand Sébastien Tellier nous a gratifiés de son dernier album complet, la méditation domestique ‘Domesticated’ en 2020, le monde était bien différent.

Aujourd’hui, en 2026, le dandy parisien perpétuellement affublé de lunettes de soleil revient avec ‘Kiss the Beast’, une expédition en douze titres à travers les pistes de danse disco, les ballades synthétiques et les détours orchestraux qui prouve à la fois son cool immuable et sa tendance occasionnelle à trop intellectualiser le dancefloor.

L’album arrive avec un pedigree qui dégouline de chaque piste. Les poids lourds de la production Oscar Holter (The Weeknd, Katy Perry) et son collègue de la French Touch SebastiAn contribuent à façonner un son qui fait référence au rôle formateur de Tellier dans la révolution électronique française tout en poursuivant le vernis pop contemporain. Les arrangements de cordes d’Owen Pallett ajoutent une grandeur cinématographique, tandis que les apparitions de Nile Rodgers et Kid Cudi promettent un attrait crossover grand public.

S’ouvrant sur le morceau titre, ‘Kiss the Beast’ établit immédiatement l’esthétique de Tellier : des voix luxuriantes et fortement autotunées flottant sur des textures électroniques oniriques. C’est assez agréable, bien que les paroles répétitives s’usent au fil des trois minutes et demie. Le titre suivant, ‘Naïf de Coeur’, s’étire encore plus loin, près de cinq minutes de crooning murmuré qui, malgré un superbe travail de synthétiseur, donne l’impression de regarder le brouillard rouler lentement sur un miroir.

Puis vient ‘Refresh’, et soudain tout se met en place. Avec son rythme addictif des années quatre-vingt et son vocoder rappelant Daft Punk, c’est Tellier à son plus irrésistible. Les fioritures de violon sont d’une perfection absolue, et les paroles exhortant les auditeurs à « rejouer, redémarrer, rafraîchir le jeu » capturent cette nostalgie du jeu vidéo avec un charme sincère. Si vous cherchez un point de référence, pensez au ‘Moon Safari’ d’Air croisé avec le maximalisme néon de Justice.

Mais tout aussi rapidement, l’album trébuche. ‘Mouton’ est véritablement bizarre, du piano dramatique ponctué de bêlements de moutons, évoquant moins Leonard Cohen qu’une symphonie de basse-cour confuse. C’est le genre de virage qui se lit soit comme une déclaration artistique audacieuse, soit comme un faux pas complaisant, selon votre tolérance pour le surréalisme.

Heureusement, ‘Thrill of the Night’ rachète immédiatement l’album. Cette collaboration avec la princesse hyperpop Slayyyter et la légende du disco Nile Rodgers est de la pure magie Studio 54 transplantée en 2026. Le jeu de guitare de Rodgers scintille avec sa joie caractéristique, tandis que les mélodies chromatiques de Slayyyter sur le refrain, « Excitation tickle my imagination », fournissent l’accroche pop sucrée dont l’album a désespérément besoin. C’est facilement le sommet de l’album, un titre destiné à accompagner les festivals d’été européens et les soirées intimistes en club.

La seconde moitié de l’album s’avère plus inconsistante. ‘Copycat’ réussit là où les ballades précédentes avaient échoué, les voix murmurées de Tellier trouvant enfin le bon cadre parmi des violons délectables et des synthés stratifiés. ‘Animale’ vise le drame cinématographique avec sa progression de piano soutenue par les cuivres mais semble étrangement déplacé parmi l’environnement saturé de synthétiseurs. L’apparition de Kid Cudi sur ‘Amnesia’ apporte une injection d’énergie bienvenue, bien que le morceau lui-même ne soit pas tout à fait à la hauteur de l’excitation que promet son couplet.

‘Loup’ conclut avec des fioritures de guitare flamenco inattendues qui finissent par construire vers un final triomphant à la Bonnie Tyler, c’est étrange, merveilleux et suggère l’album plus aventureux qui se cache sous le vernis de surface. Le dernier titre, ‘Un Dimanche en Famille’, offre une descente douce, bien qu’à ce stade il soit difficile de ne pas sentir que ‘Kiss the Beast’ fonctionne mieux comme playlist que comme déclaration cohérente.

Là réside le problème fondamental : Tellier a conçu un album de moments plutôt qu’une vision singulière. La production est constamment somptueuse, la virtuosité irréprochable, mais les voix murmurées et croonées qui définissaient sa mystique antérieure drainent parfois désormais la joie d’arrangements par ailleurs brillants. Quand il s’engage pleinement sur le dancefloor, comme sur ‘Thrill of the Night’ et ‘Refresh’, les résultats sont spectaculaires. Quand il dérive vers l’introspection, l’album perd son élan.

Pourtant, il y a un savoir-faire indéniable ici. Le rôle de Tellier comme parrain de la French Touch reste assuré, et sa volonté de brouiller les frontières entre pop de chambre intimiste et disco prête pour les clubs montre de l’ambition. Les collaborations enrichissent véritablement plutôt que de submerger, et les meilleurs titres de l’album se tiennent fièrement aux côtés de n’importe quel morceau de son catalogue.

‘Kiss the Beast’ n’est pas la déclaration d’intention triomphante qu’une attente de six ans pourrait suggérer, mais c’est un document
fascinant, souvent magnifique, d’un artiste qui lutte encore avec ses impulsions vers l’accessibilité comme vers l’expérimentalisme. Mettez les morceaux phares dans votre playlist et admirez le cool immuable de Tellier, mais ne vous attendez pas à ce que l’album entier maintienne cette même énergie sauvage. (6/10) (Because Music)