Perles de la pop : L’histoire derrière The Whispers – “And The Beat Goes On”

The Whispers ont commencé leur parcours en 1963 dans les logements sociaux de Jordan Downs à Watts, Los Angeles. À l’origine appelés Eden Trio, après avoir été découverts par Lou Bedell de Dore Records, ils reçurent un nom approprié reflétant leurs harmonies douces et chuchotées. La formation originale était composée des frères jumeaux identiques Wallace Scotty et Walter Scott, ainsi que de Gordy Harmon, Marcus Hutson et Nicholas Caldwell. Ces élèves de Jordan High School répétaient avec obsession, souvent jusqu’à quatre heures du matin, inspirés par The Flamingos, The Temptations et Nat King Cole.

The Whispers

En 1966, ils furent invités par Sly Stone dans la région de la baie de San Francisco, où ils devinrent un groupe live respecté. Leur percée fut cependant retardée. Walter Scott fut appelé à servir au Vietnam et ne revint qu’en 1969. Leur premier hit R&B dans le top 10 arriva en 1970 avec “Seems Like I Gotta Do Wrong”, mais le véritable succès leur échappait. En 1973, Leaveil Degree remplaça Gordy Harmon parti, et cette formation resterait stable pendant des décennies.

Le groupe signa finalement avec Soul Train Records, le premier label du producteur TV Don Cornelius et de l’entrepreneur Dick Griffey. Lorsque Griffey fonda son propre label SOLAR Records, The Whispers le suivirent. Cette décision changea définitivement leur carrière. SOLAR devint le foyer d’un son distinctif : disco funk parfaitement produit avec des voix cristallines, orchestré par le producteur maison Leon Sylvers III.

And The Beat Goes On

Le single atteignit la première place du classement Soul et la dix-neuvième place du Billboard Hot 100, tout en atteignant la deuxième place au Royaume-Uni. Pour un groupe ayant lutté quinze ans pour une reconnaissance commerciale, c’était une véritable victoire.

La clé du succès résidait dans la production de Leon Sylvers III. Sylvers était un génie perfectionniste qui passait six minutes à frapper une grosse caisse pour obtenir exactement le son désiré. Si une seule frappe était décalée, il recommençait. Cette obsession pour la précision s’entend à chaque seconde d'”And The Beat Goes On”. La ligne de basse, jouée par Sylvers lui-même sur un synthétiseur Minimoog, devint iconique. C’est un groove syncopé et bouillonnant immédiatement reconnaissable qui constitue la base du morceau.

Le timing de la sortie fut à la fois audacieux et brillant. Le 12 juillet 1979, six des six chansons du top américain étaient liées à la disco, mais en septembre, le genre avait pratiquement disparu du mainstream. Le mouvement anti-disco, déclenché par la fameuse Disco Demolition Night à Chicago, avait discrédité le genre. Pourtant, la disco restait vivante dans les classements R&B et dans les clubs des communautés noires.

“And The Beat Goes On” sortit en octobre 1979, juste au moment où l’Amérique mainstream tournait le dos à la disco, tandis que le public underground et R&B avait encore faim de musique pour danser. Le morceau contenait tous les éléments de la disco classique : section rythmique serrée, guitares funk, synthétiseurs, mais avec une production plus mesurée et concentrée adaptée à l’ère post-disco. C’était de la disco qui ne se proclamait pas explicitement disco, ce qui la rendait commercialement acceptable.

Les arrangements vocaux étaient typiquement Whispers : les jumeaux Scott alternaient les leads, leurs voix s’entrelacent parfaitement en trois à cinq harmonies simultanées. Le refrain était simple mais efficace, un mantra qui reste en tête. La production possédait ce son caractéristique de SOLAR : chaud, funky, avec une touche moderne utilisant les dernières technologies de synthétiseur.

Prince Fatty et Hollie Cook

Des décennies plus tard, en 2012, “And The Beat Goes On” prit une nouvelle vie grâce à une collaboration inattendue. Le producteur britannique de dub Prince Fatty et la chanteuse Hollie Cook enregistrèrent une version reggae du morceau. Cette interprétation apparut sur l’album de Prince Fatty “Drunken Master” et sur l’album “In Dub” de Hollie Cook, publié par Mr Bongo Records.

Prince Fatty, connu pour ses productions dub authentiquement inspirées de la Jamaïque, transforma le groove disco en un backing reggae flottant. La ligne de basse, déjà proéminente dans l’original, reçut un traitement encore plus lourd et dub avec échos sur bande et reverbs à ressort. La voix douce de Hollie Cook ajouta une chaleur tropicale parfaitement adaptée aux arrangements reggae. Là où l’original était conçu pour la piste de danse américaine, cette version était pensée pour la culture sound system.

Cette reprise montrait l’universalité de la composition. Mélodie et structure fonctionnaient tout aussi bien dans un contexte reggae que dans la disco, soulignant la qualité de l’écriture. Prince Fatty mixa les pistes en direct dans son studio, à la manière de King Tubby et d’autres pionniers jamaïcains, utilisant du matériel réel sans automatisation digitale. Le résultat fut une version organique et respirante qui rend hommage à l’original tout en offrant une interprétation entièrement nouvelle.

Album The Whispers

L’album “The Whispers”, sorti le 20 octobre 1979, fut le premier véritable album à succès du groupe. Il atteignit la première place du Billboard Top Soul LPs et la sixième place du classement général des albums Billboard. Pour un groupe présent dans le métier depuis tant d’années, c’était la preuve que la patience est récompensée.

Outre “And The Beat Goes On”, l’album présentait plusieurs autres temps forts. “Lady”, composé par Nicholas Caldwell, devint une ballade classique que le groupe interpréta pendant des décennies. Le morceau atteignit la troisième place du Hot Soul Singles, démontrant la capacité du groupe à livrer à la fois des morceaux dansants et des ballades émotionnelles. Les performances vocales sur “Lady” étaient sublimes, la voix fluide et mélodieuse de Scotty Scott portant la chanson.

“A Song For Donny” était un hommage émouvant à Donny Hathaway, décédé en janvier 1979. La chanson était chantée sur la mélodie de “This Christmas” de Hathaway, avec de nouveaux textes écrits par Carrie Lucas, l’épouse de Dick Griffey. C’était un point culminant émotionnel de l’album, montrant que The Whispers n’étaient pas seulement des artistes de scène mais des artistes capables de traiter des thèmes sociaux et émotionnels.

L’album obtint finalement le double disque de platine, le plus réussi du groupe. La production était constamment excellente, Leon Sylvers III laissant son empreinte sur presque chaque morceau. Le mélange de synthétiseurs, basse, guitare funky, batterie avec grosse caisse lourde, claquements de mains, percussions et cordes ou cordes synthétiques créait un son riche et stratifié, à la fois chaleureux et moderne. Les titres uptempo comme “Can You Do The Boogie” et “Out The Box” étaient aussi puissants que le single, pleins d’énergie disco et d’arrangements parfaits pour la piste de danse.

Rock Steady

Bien que The Whispers aient eu plusieurs hits dans les années 1980, dont “It’s A Love Thing” et “Keep On Lovin’ Me”, leur deuxième plus grand succès arriva en 1987. “Rock Steady” fut une collaboration avec le producteur et auteur-compositeur alors relativement inconnu Kenneth Babyface Edmonds et son partenaire Antonio L. A. Reid. La chanson atteignit la septième place du Billboard Hot 100 et devint leur deuxième numéro un du Hot Black Singles.

“Rock Steady” représentait une nouvelle phase dans la carrière de The Whispers. La production était plus moderne, avec des batteries et synthétiseurs numériques typiques de la fin des années 1980. Pourtant, la chanson conservait l’essence de ce qui rendait The Whispers uniques : des harmonies vocales impeccables et l’énergie romantique et entraînante devenue leur signature. Le groove était moins funky que leur travail SOLAR mais plus poli et radiophonique, parfaitement adapté au paysage R&B de 1987.

Le succès de “Rock Steady” donna un nouvel élan à leur carrière. La chanson présenta The Whispers à une nouvelle génération d’auditeurs et consolida leur statut comme l’un des groupes vocaux R&B les plus durables. L’album “Just Gets Better With Time” sur lequel figurait la chanson devint platine, prouvant que le groupe restait pertinent plus de vingt ans après sa formation.

La collaboration avec Babyface était importante car elle montrait que The Whispers pouvaient s’adapter aux évolutions musicales sans perdre leur identité. Alors que beaucoup de groupes des années 1970 et début 1980 peinaient avec les nouveaux sons de la fin des années 1980, The Whispers prospéraient. Leur qualité vocale et leur professionnalisme étaient intemporels.

The Whispers ont eu une carrière remarquable couvrant près de six décennies. Ils ont quinze singles R&B dans le top 10, huit albums R&B dans le top 10, sept albums en or, deux albums en platine et un album double platine. Leur musique a été samplée plus de 350 fois et est apparue dans plus de 600 compilations. Des films comme “Waiting to Exhale” et “Diary of a Mad Black Woman” ont utilisé leurs morceaux.

Le groupe a été intronisé au Vocal Group Hall of Fame en 2003, au Rhythm and Blues Hall of Fame en 2014, et a reçu de nombreux autres prix, dont un NAACP Image Award et le prestigieux Governors Award du chapitre de San Francisco des Grammy Awards. Leur carrière de cinq décennies témoigne de leur talent, de leur dévouement et de leur capacité à rester pertinents.

Tragiquement, le groupe a perdu deux de ses membres originaux. Marcus Hutson a pris sa retraite en 1992 en raison d’un cancer de la prostate et est décédé le 23 mai 2000. Nicholas Caldwell est décédé d’une insuffisance cardiaque le 5 janvier 2016, retrouvé par son épouse Alberta dans leur maison de Stockton. Walter Scott est décédé après une courte maladie le 26 juin 2025. Gordy Harmon est décédé le 5 janvier 2023 à Los Angeles à l’âge de 79 ans. Les membres restants Wallace Scotty Scott et Leaveil Degree ont décidé de continuer en duo, fidèles à la promesse faite à Walter. En 2022, ils ont commencé à réenregistrer leur catalogue pour récupérer les droits sur leurs masters, une tendance suivie également par des artistes comme Taylor Swift.

“And The Beat Goes On” reste le morceau le plus emblématique de The Whispers. La ligne de basse est immédiatement reconnaissable, le groove est intemporel et le message que la musique continue, malgré les obstacles, résonne toujours. À une époque où la disco était attaquée, ce morceau prouva que la bonne musique n’a pas besoin d’étiquettes. C’était de la disco, du funk, de la soul, mais surtout de la musique de danse pure et irrésistible.

Et tandis que l’industrie musicale évolue, les tendances vont et viennent, une chose reste constante. The beat goes on.