L’aperçu des nouveaux albums : Lilly Allen, Ryan Adams et plus

Chaque semaine, des dizaines de nouveaux albums arrivent à la rédaction de Maxazine. Beaucoup trop pour tous les écouter, et encore moins pour tous les critiquer. Une critique par jour signifie que trop d’albums restent en attente. Et c’est dommage. C’est pourquoi nous publions aujourd’hui un aperçu des albums reçus à la rédaction sous forme de courtes critiques.

LILY ALLEN – WEST END GIRL

Après sept ans de silence, Lily Allen revient avec son album le plus brutalement honnête à ce jour. West End Girl est un récit impitoyable d’un mariage qui s’effondre comme un château de cartes, consigné avec une précision chirurgicale. Allen n’épargne personne, pas même elle-même, dans cette confession de 50 minutes dont l’intensité se situe quelque part entre Lemonade de Beyoncé et folklore de Taylor Swift. La chanson titre commence comme un conte de fées sur l’amour à Brooklyn, mais se transforme en cauchemar lorsqu’un appel téléphonique change tout. La voix d’Allen, à la fois vulnérable et tranchante, navigue à travers une production qui mêle indie-pop et rythmes bossa nova. Sur Madeline, elle confronte l’autre femme avec un calme dévastateur, tandis que Pussy Palace décrit avec des détails gênants un sac Duane Reade rempli de preuves. Le producteur Seb Chew a créé un univers sonique où des mélodies sucrées se heurtent à des paroles dévastatrices. Beg for Me sample Never Leave You de Lumidee, rendant la douleur du désir encore plus poignante. Le morceau final Fruityloop fait référence à It’s Not Me, It’s You d’Allen de 2009, bouclant la boucle. Ceux qui connaissent Smile savent qu’Allen a toujours su être incisive, mais West End Girl montre une artiste au sommet de son art narratif. (Jan Vranken) (8/10) (BMG)

RYAN ADAMS – SELF PORTRAIT

Le 31e album studio de Ryan Adams est une collection lo-fi de 24 morceaux mélangeant des reprises de R.E.M. et New Order avec de nouveaux originaux. Self Portrait ressemble à un carnet de croquis, brut et sans filtre, enregistré dans la chambre d’Adams. Après des années de controverses et un retour avec Blackhole en 2024, il choisit l’intimité plutôt que le grandiose. Virginia in the Rain ouvre avec une fragilité acoustique, Please Shut the Fuck Up a une énergie punk, tandis que Blue Monday passe le classique de New Order à travers le prisme d’Adams. La reprise de The One I Love de R.E.M. montre du respect, mais aussi l’incapacité d’Adams à ne pas être lui-même. Honky Tonk Girl et Saturday Night Forever offrent du twang country, tandis que I Am Dracula et I Am a Rollercoaster sont plus expérimentaux. Le problème est que 24 morceaux sur 72 minutes contiennent trop de bruit de fond. Certains titres semblent à moitié terminés, la production délibérément primitive. Une déception pour les fans de Heartbreaker, une note de bas de page curieuse pour les puristes d’Adams. C’est un album pour ceux qui s’intéressent à son processus créatif, pas aux classiques. (Anton Dupont) (6/10) (Pax Am)

CRAIG TABORN – DREAM ARCHIVES

Craig Taborn, récompensé en 2025 par une bourse MacArthur, livre avec ‘Dream Archives’ son premier album en trio en compagnie de la violoncelliste Tomeka Reid et du batteur/vibraphoniste Ches Smith. Le résultat est un paysage sonore surréaliste qui se meut entre états oniriques et chaos réfléchi, un monde où improvisation et composition se fondent l’une dans l’autre de manière transparente. Sur le morceau d’ouverture ‘Coordinates for the Absent’, Taborn remplit l’espace de sons de piano tintinnabulants, soutenus par le violoncelle murmurant de Reid et les percussions cliquetantes de Smith, un collage sonore qui flotte sans jamais s’ancrer. La véritable force de cet album réside dans la manière dont le trio gère le silence et l’espace. Le son ECM caractéristique du producteur Manfred Eicher prend ici tout son sens, chaque détail étant audible, des doigts de Taborn sur les touches à l’archet de Reid sur les cordes. Le morceau titre ‘Dream Archives’ se développe comme un labyrinthe de sons, avec le vibraphone de Smith tissant des motifs spectraux à travers le jeu pianistique de Taborn. ‘When Kabuya Dances’ de Geri Allen est ici retravaillé en une danse afro-jazz entraînante avec des mesures irrégulières alternant entre sept et douze temps. Pour ceux qui connaissent les travaux antérieurs de Taborn comme ‘Avenging Angel’, ‘Dream Archives’ offre un raffinement supplémentaire de sa palette sonique. La combinaison du double rôle de Reid, à la fois mélodique et basse en pizzicato, avec l’approche polyvalente de Smith crée un système modulaire dans lequel les idées sont constamment recontextualisées. C’est du jazz avant-gardiste qui reste à la fois cérébral et émotionnellement accessible, une combinaison rare qui fait de Taborn l’une des voix les plus fascinantes du jazz contemporain. (Jan Vranken(8/10) (ECM)

 

NEGATIVE PRESS PROJECT – CYCLES I

‘Berghain’ de Rosalía a défini fin de l’année dernière un nouveau style dans la musique pop en mélangeant une pièce classique explosive avec chœurs à de la pop et du hip-hop. Negative Press Project ne provoquera pas une telle onde de choc, mais avec ‘Cycles I’, cet ensemble américain, accompagné du quatuor à cordes Friction Quartet, livre tout de même une déclaration en réunissant jazz, musique de chambre et paysages sonores. Negative Press Project est né à Oakland, en Californie, d’un groupe de musiciens autour de la pianiste/compositrice Ruthie Dineen et du bassiste/compositeur Andrew Lion. C’est surtout ce dernier qui brille sur cet album qui ne se laisse pas simplement catégoriser comme du jazz : c’est bien plus que cela. En douze compositions, l’ensemble raconte une histoire où la perspective change constamment, papillonnant musicalement entre divers styles. L’ouverture avec cordes de ‘Shoten Zenjin (Morning Arrives for Aya)’ est d’emblée magnifique. Ensuite, l’album ne connaît pratiquement aucun moment faible. La dynamique entre le jazz, voire le bop, et les arrangements orchestraux produit un jeu sonore délicieux et cinématographique où les membres individuels de Negative Press Project ont tout l’espace pour exceller. Les solos de basse et de guitare dans ‘Cycles Brilliant’ en sont un bel exemple. Et le meilleur reste à venir : ‘Hold and Keep this Flower’ qui commence avec le prélude pour cordes, et ‘Miles To Go’ où orchestre et musiciens de jazz semblent fusionner dans un arrangement véritablement sublime. La dernière fois que nous avons entendu ce savoir-faire, c’était dans les meilleurs moments de Burt Bacharach qui avait élevé cette façon d’arranger au rang d’art. Et c’est un grand compliment. (Jeroen Mulder) (9/10) (Envelopmental Music)

EMILY SCOTT ROBINSON – APPALACHIA

Emily Scott Robinson, auteure-compositrice pour Oh Boy Records de John Prine, livre avec son troisième album son meilleur travail à ce jour. ‘Appalachia’, enregistré dans les Dreamland Recording Studios vieux de 130 ans dans les forêts de Kingston, New York, est un portrait intime de résilience, de perte et de sens communautaire, enraciné dans les Blue Ridge Mountains de Caroline du Nord. Le producteur Josh Kaufman (Bonnie Light Horseman) a encouragé Robinson à expérimenter, aboutissant au morceau d’ouverture ‘Hymn for the Unholy’ où elle abandonne sa guitare et chante a cappella sur un orgue nu. C’est un hymne pour tous ceux qui ont un jour échoué, chanté avec une voix cristalline qui touche directement au cœur. La spécialité de Robinson réside dans le récit d’histoires humaines avec des images apparemment simples mais vivantes. Sur ‘Time Traveler’, elle dépeint le processus douloureux de la démence chez sa grand-mère avec des détails précis qui transportent l’auditeur dans la lente dégradation des souvenirs. ‘Cast Iron Heart’, un duo avec le lauréat des Grammy John Paul White, célèbre le genre d’amour qui vient avec des cicatrices et l’âge, avec les vers « People think we’re past our prime but I say we got here just in time » qui résonnent comme un hommage aux secondes chances. Le morceau titre est à la fois une ode à la région des Appalaches et une déclaration sur la résilience après la dévastation causée par l’ouragan Helene en 2024 dans l’ouest de la Caroline du Nord. ‘Dirtbag Saloon’ est un commentaire acéré sur la gentrification et l’inégalité économique, emballé dans une légère valse country. Robinson transforme des scènes quotidiennes, des factures impayées et des épaules sur lesquelles pleurer, en poésie rappelant son mentor John Prine. ‘Appalachia’ prouve pourquoi Robinson a deux albums notés 9+ à son actif et montre que la musique roots américaine est entre les meilleures mains. (Jan Vranken) (9/10) (Oh Boy Records)