Il existe des morceaux qui définissent une époque sans s’y laisser enfermer. “Word Up” de Cameo en fait partie. Sorti en 1986, il ne ressemblait à rien de ce qui passait à la radio à ce moment-là, et pourtant il a immédiatement marqué les esprits. La mélodie de synthétiseur incisive, la ligne de basse bondissante, la batterie sèche et la voix autoritaire de Larry Blackmon formaient un ensemble qui s’imposait durablement. Plus de quarante ans plus tard, sa puissance reste intacte. Comment ce morceau est-il né et qu’est-ce qui le rend si particulier?
Cameo
Le chemin vers “Word Up” ne commence pas en studio, mais dans les rues de Harlem. Larry Blackmon, connu plus tard pour son codpiece rouge et sa coiffure hi-top caractéristique, a grandi à l’ombre de l’Apollo Theater. Enfant, il y était emmené par sa famille, puis il a commencé à s’y rendre seul, où il a vu des artistes allant d’Otis Redding à Marvin Gaye. Cette immersion précoce dans la tradition musicale noire a marqué toute sa vie.
En 1974, Blackmon fonde les New York City Players, un ensemble qui doit rapidement changer de nom en raison de conflits dans l’industrie musicale. Le nom Cameo est finalement emprunté à une marque de cigarettes que le groupe découvre lors d’un voyage au Canada. À ses débuts, Cameo est un ensemble imposant, avec des sections de cuivres et une section rythmique solide ancrée dans la tradition funk. Blackmon suit également des cours à la Juilliard School of Music tout en travaillant comme tailleur pendant la journée. La rencontre de ces deux mondes restera toujours perceptible dans sa musique: la précision d’un artisan combinée à l’énergie brute de la rue.
Les années 1980 apportent une série d’albums qui rapprochent progressivement le groupe du grand public, notamment grâce à l’adoption de techniques de production électroniques. En 1983, avec l’album “Style”, Cameo commence à placer l’instrumentation électronique au centre, plutôt que le son funk massif habituel. Cette expérimentation entraîne un léger recul, mais pose les bases de ce qui va suivre. Avec “She’s Strange” en 1984 et “Single Life” en 1985, le groupe construit progressivement un nouveau public, tant aux États-Unis qu’au Royaume-Uni. Pourtant, le public en dehors du monde du R&B ne les a pas encore pleinement adoptés. Cela changera radicalement en 1986.
Word Up
L’histoire de “Word Up” commence par une idée, une ambiance et une attitude. Le leader de Cameo, Larry Blackmon, s’inspire de son héros Sly Stone pour le style vocal grondant et retenu. Les paroles reposent sur un personnage que Blackmon et le co-auteur Tomi Jenkins appellent ‘Vicious’: quelqu’un agacé par les DJ davantage préoccupés par leur image que par l’animation de la piste de danse. Il s’agit donc d’un message contestataire déguisé en morceau dansant.
Le titre marque une rupture avec le son influencé par le disco des premiers travaux de Cameo et peut être décrit comme du funk, du funk rock et du synth funk. La production est épurée: une batterie précise, une ligne de basse élastique et ce son de synthétiseur aigu, presque sirène, qui rend l’introduction immédiatement reconnaissable. Comme le single précédent “Single Life”, “Word Up” contient une référence aux premières notes du thème composé par Ennio Morricone pour le film The Good, the Bad and the Ugly. Cette influence western correspond à l’attitude autoritaire et presque menaçante du morceau.
Le clip vidéo a largement contribué à son succès. Le codpiece rouge emblématique de Blackmon, son attitude audacieuse et la chorégraphie précise ont transformé la vidéo en un spectacle visuel diffusé en rotation régulière sur MTV. Le morceau devient le premier succès de Cameo dans le top 40 américain, atteignant la sixième place du Billboard Hot 100, restant trois semaines en tête du classement R&B et une semaine en tête du classement dance. Au Royaume-Uni, il reste dix semaines dans le top 40 et atteint la troisième place. En Nouvelle-Zélande, il atteint même la première place. Le morceau remporte le Soul Train Music Award du meilleur single R&B/Soul et le NME Award du meilleur titre dance.
En 1986, des artistes comme Janet Jackson, Prince, Lionel Richie et Whitney Houston dominent les classements. Le funk et le R&B s’apprêtent à enrichir la dance pop de l’époque, mais peu de morceaux sont aussi radicalement dépouillés et pourtant aussi puissants que “Word Up”. Là où des contemporains comme Janet Jackson travaillent avec des productions riches et superposées sous la direction de Jimmy Jam et Terry Lewis, Blackmon choisit l’inverse: de l’espace et de la puissance dans le minimalisme.
Korn
La longévité d’un grand morceau se mesure aussi aux reprises qu’il inspire. Peu de réinterprétations de “Word Up” ont été aussi inattendues que celle du groupe américain de nu metal Korn en 2004.
L’histoire commence lors d’une balance. Le chanteur Jonathan Davis a expliqué que le groupe jouait “Word Up” depuis des années comme échauffement avant les concerts, jamais dans son intégralité mais sous forme de fragments et de riffs pour se mettre en condition. Le morceau les habitait donc bien avant son enregistrement. Lorsque Korn travaille en 2004 sur son premier album rétrospectif “Greatest Hits, Volume 1”, le groupe décide finalement d’enregistrer la reprise complète et d’en faire le titre d’ouverture. L’approche musicale est proche de la version réalisée par Gun une décennie plus tôt, mais Korn la joue sur une guitare à sept cordes accordée plus bas, ce qui rend le son encore plus lourd et menaçant.
Le single sort en juillet 2004 et atteint le top vingt de deux classements Billboard. Au Royaume-Uni, la reprise atteint la sixième place. Il s’agit également du seul single de Korn à avoir été délibérément envoyé aux radios Top 40, avec une diffusion notamment sur la station influente Z 100 à New York. Le clip vidéo, réalisé par Antti Jokinen, montre les membres du groupe sous forme de chiens numériquement transformés dans une scène de club, un clin d’œil au clip de Basement Jaxx pour leur single “Where’s Your Head At”. L’album “Greatest Hits, Volume 1” débute à la quatrième place du Billboard 200 et obtient une certification platine. Cette reprise de “Word Up” démontre une nouvelle fois la force de l’original: le morceau s’adapte à tous les styles qu’un groupe expérimenté peut lui donner, qu’il s’agisse de funk, de hard rock ou de heavy metal.
Word Up!, l’album
Le single est également la vitrine d’un album qui propulse Cameo vers des sommets commerciaux inédits. L’album “Word Up!” atteint la première place du classement R&B et la huitième place du classement pop Billboard, et est certifié disque de platine pour plus d’un million d’exemplaires vendus aux États-Unis.
La production de l’album se déroule principalement à New York et est entièrement assurée par Blackmon lui-même. Son approche est celle d’un architecte: chaque élément a une fonction, tout superflu est éliminé. Outre le titre phare, l’album contient deux autres grands succès. “Back and Forth” atteint la onzième place des classements britanniques. Il y a aussi “Candy”, le deuxième single de l’album, qui atteint la première place du classement R&B américain au début de 1987. Le son de caisse claire que Blackmon conçoit sur cet album est imité par de nombreux artistes et contribue à définir le son de la fin des années 1980.
She’s Strange
Pour comprendre pleinement le passage à “Word Up”, il faut également connaître la période qui le précède. L’un des morceaux les plus importants de Cameo durant cette phase est “She’s Strange” de 1984. L’album du même nom atteint la première place du classement des albums R&B aux États-Unis et le morceau titre atteint le sommet du classement des singles R&B. Le titre sonne comme une esquisse de ce qui va suivre: les éléments électroniques sont déjà présents, le funk est plus brut que sur les précédents enregistrements, et l’interprétation vocale de Blackmon porte cette intensité latente qui explosera deux ans plus tard avec “Word Up”.
“She’s Strange” annonce que Cameo est en train de construire quelque chose de nouveau, même si le public ne sait pas encore vers quoi cela va mener. Son succès permet au groupe de suivre sa propre direction et d’atteindre un nouveau public sans perdre la fidélité de son noyau R&B. Il démontre également que Larry Blackmon, en tant que producteur, développe un langage musical qui fonctionne entièrement selon ses propres règles.
Un héritage en son et en mouvement
L’histoire de Cameo et de “Word Up” est aussi celle d’un groupe qui s’est réinventé à plusieurs reprises sans perdre son essence. Après le sommet atteint en 1986, le groupe continue à enregistrer et à se produire, mais aucun de ses travaux ultérieurs n’atteint l’ampleur commerciale de l’album “Word Up!”. Blackmon reste actif en tant que producteur et travaille également au début des années 1990 comme directeur artistique au sein d’une grande maison de disques américaine.
L’influence de Cameo se propage dans les générations suivantes grâce au sampling. “Candy” est repris par de nombreux artistes hip-hop et R&B, de 2Pac à Mariah Carey et Beyoncé. “Word Up” continue lui aussi d’inspirer des reprises issues d’horizons très variés. Outre Gun, le groupe de nu metal Korn propose en 2004 sa propre version, largement diffusée sur les radios alternatives.
Qu’un morceau puisse traverser autant d’univers musicaux et sembler partout à sa place en dit long sur la qualité de sa composition. “Word Up” n’est pas un produit de son époque, mais un modèle intemporel dont la pertinence ne s’éteint pas. Il est né de l’élan d’un homme ayant grandi près de l’Apollo Theater et désireux d’exprimer quelque chose sur l’âme de la musique. Qu’il ait ensuite conquis le monde n’a rien d’un hasard. C’est le résultat du talent, du timing et d’un groove irrésistible.
